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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/120

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HUGUES-LE-LOUP

ment de ses contours bleuâtres ; les rayons se retirèrent.

La vieille, tenant le comte par la main, et l’entraînant avec une rapidité vertigineuse, m’apparut une seconde.

Le nuage était en plein sur le disque. Je ne pouvais faire un pas sans risquer de me précipiter dans l’abîme.

Au bout de quelques minutes, il y eut une crevasse dans le nuage. Je regardai… J’étais seul à la pointe du roc ; la neige me montait jusqu’aux genoux.

Saisi d’horreur, je redescendis l’escarpement et me mis à courir vers le château, bouleversé comme si j’eusse commis un crime !…

Quant au seigneur du Nideck et à la vieille, je ne les voyais plus dans la plaine.


X


J’errais autour du Nideck sans pouvoir retrouver l’issue par laquelle j’étais sorti.

Tant d’inquiétudes et d’émotions successives commençaient à réagir sur ma tête ; je marchais au hasard, me demandant avec terreur si la folie ne jouait pas un rôle dans mes idées, ne pouvant me résoudre à croire à ce que j’avais vu, et cependant effrayé de la lucidité de mes perceptions.

Cet homme qui lève un flambeau dans les ténèbres, qui hurle comme un loup, qui va froidement accomplir un crime imaginaire, sans en omettre un geste, une circonstance, le moindre détail, qui s’échappe enfin et confie au torrent le secret de son meurtre : tout cela me torturait l’esprit, allait et venait sous mes yeux, et me produisait l’effet d’un cauchemar.

Je courais, haletant, égaré par les neiges, ne sachant de quel côté me diriger.

Le froid devenait plus vif à l’approche du jour. Je grelottais… Je maudissais Sperver d’être venu me prendre à Fribourg, pour me lancer dans cette aventure hideuse.

Enfin, exténué, la barbe chargée de glaçons, les oreilles à demi gelées, je finis par découvrir la grille et je sonnai à tour de bras.

Il était alors environ quatre heures du matin. Knapwurst se fit terriblement attendre. Sa petite cassine, adossée contre le roc, près du grand portail, restait silencieuse ; il me semblait que le bossu n’en finirait pas de s’habiller, car je le supposais couché, peut-être endormi.

Je sonnai de nouveau.

À ce coup, sa figure grotesque sortit brusquement, et me cria de la porte, d’un accent furieux :

« Qui est là ?

— Moi… le docteur Fritz !

— Ah !… c’est différent. »

Il rentra dans sa loge chercher une lanterne, traversa la cour extérieure, ayant de la neige jusqu’au ventre, et, me fixant à travers la grille :

« Pardon, pardon, docteur Fritz, dit-il, je vous croyais couché là-haut, dans la tour de Hugues. Comment ! c’était vous qui sonniez ? Tiens ! tiens ! C’est donc ça que Sperver est venu me demander vers minuit si personne n’était sorti. J’ai répondu que non, et, de fait, je ne vous avais pas vu.

— Mais, au nom du ciel, monsieur Knapwurst, ouvrez donc ! vous m’expliquerez cela plus tard.

— Allons, allons, un peu de patience. »

Et le bossu, lentement, lentement, défaisait le cadenas et roulait la grille, tandis que je claquais des dents et frissonnais des pieds à La tête.

« Vous avez bien froid, docteur, me dit alors le petit homme ; vous ne pouvez entrer au château, — Sperver en a fermé la porte intérieure, je ne sais pourquoi, cela, ne se fait pas d’habitude, la grille suffit, — venez vous chauffer chez moi. Vous ne trouverez pas ma petite chambre merveilleuse. Ce n’est à proprement parler qu’un réduit ; mais, quand on a froid, on n’y regarde pas de si près. »

Sans répondre à son bavardage, je le suivais rapidement.

Nous entrâmes dans la cassine, et, malgré mon état de congélation presque totale, je ne pus m’empêcher d’admirer le désordre pittoresque de cette sorte de niche. La toiture d’ardoises, appuyée d’un côté contre le roc, et de l’autre sur un mur de six à sept pieds de haut, laissait voir ses poutres noircies, s’étayant jusqu’au faîte.

L’appartement se composait d’une pièce unique, ornée d’un grabat que le gnome ne se donnait pas la peine de faire tous les jours, et de deux petites fenêtres à carreaux hexagones, où la lune avait déteint ses rayons nacrés de rose et de violet. Une grande table carrée en occupait le milieu. Comment cette grande table de chêne massif était-elle entrée par cette petite porte ?… Il eût été difficile de le dire.

Quelques tablettes ou étagères soutenaient des rouleaux de parchemin, de vieux bouquins, grands et petits. Sur la table était ouvert un immense volume à majuscules peintes, à re-