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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/115

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HUGUES-LE-LOUP

plus rien… il pressait le pas. Sébalt allongeait ses longues jambes. Je sentais un frisson me parcourir le corps ; un pressentiment nous annonçait quelque chose d’abominable.

En courant vers les appartements du comte, nous vîmes toute la maison sur pied : les gardes-chasse, les veneurs, les marmitons, allaient au hasard, se demandant :

« Qu’est-ce qu’il y a ? D’où viennent ces cris ? »

Nous pénétrâmes, sans nous arrêter, dans le couloir qui précède la chambre du seigneur de Nideck, et nous rencontrâmes dans le vestibule la digne Marie Lagoutte, qui seule avait eu le courage d’y entrer avant nous. Elle tenait dans ses bras la jeune comtesse évanouie, la tête renversée, la chevelure pendante, et l’emportait rapidement.

Nous passâmes près d’elle si vite, que c’est à peine si nous entrevîmes cette scène pathétique. Depuis elle m’est revenue en mémoire, et la tête pâle d’Odile retombant sur l’épaule de la bonne femme m’apparaît comme l’image touchante de l’agneau qui tend la gorge au couteau sans se plaindre, tué d’avance par l’effroi.

Enfin nous étions devant la chambre du comte.

Le hurlement se faisait entendre derrière la porte.

Nous nous regardâmes en silence, sans chercher à nous expliquer la présence d’un tel hôte ; nous n’en avions pas le temps, les idées s’entrechoquaient dans notre esprit.

Sperver poussa brusquement la porte, et, le couteau de chasse à la main, il voulut s’élancer dans la chambre ; mais il s’arrêta sur le seuil, immobile, comme pétrifié.

Je n’ai jamais vu pareille stupeur se peindre sur la face d’un homme : ses yeux semblaient jaillir de sa tête, et son grand nez maigre se recourbait en griffe sur sa bouche béante. Je regardai par-dessus son épaule, et ce que je vis me glaça d’horreur.

Le comte de Nideck, accroupi sur son lit, les deux bras en avant, la tête basse, inclinée sous les tentures rouges, les yeux étincelants, poussait des hurlements lugubres !

Le loup… c’était lui !…

Ce front plat, ce visage allongé en pointe, cette barbe roussâtre, hérissée sur les joues, cette longue échine maigre, ces jambes nerveuses, la face, le cri, l’attitude, tout, tout révélait la bête fauve cachée sous le masque humain !

Parfois il se taisait une seconde pour écouter, et faisait vaciller les hautes tentures comme un feuillage, en hochant la tête ; puis il reprenait son chant mélancolique. Sperver, Sébalt et moi, nous étions cloués à terre, nous retenions notre haleine, saisis d’épouvante.

Tout à coup le comte se tut. Comme le fauve qui flaire le vent, il leva la tête et prêta l’oreille. Là-bas !… là-bas !… sous les hautes forêts de sapins chargées de neige, un cri se faisait entendre ; d’abord faible, il semblait augmenter en se prolongeant, et bientôt nous l’entendîmes dominer le tumulte de la meute : la louve répondait au loup !

Alors Sperver, se tournant vers moi, la face pâle et le bras étendu vers la montagne, me dit à voix basse :

« Écoute la vieille ! »

Et le comte, immobile, la tête haute, le cou allongé, la bouche ouverte, la prunelle ardente, semblait comprendre ce que lui disait cette voix lointaine perdue au milieu des gorges désertes du Schwartz-Wald, et je ne sais quelle joie épouvantable rayonnait sur toute sa figure.

En ce moment, Sperver, d’une voix pleine de larmes, s’écria :

« Comte de Nideck, que faites-vous ? »

Le comte tomba comme foudroyé. Nous nous précipitâmes dans la chambre pour le secourir.

La troisième attaque commençait : — elle fut terrible !


IX


Le comte de Nideck se mourait !

Que peut l’art en présence de ce grand combat de la vie et de la mort ? À cette heure dernière où les lutteurs invisibles s’étreignent corps à corps, se pressent haletants, se renversent et se relèvent tour à tour… que peut le médecin ?

Regarder, écouter et frémir !

Parfois la lutte semble suspendue ; la vie se retire dans son fort, elle s’y repose, elle y puise le courage du désespoir. Mais bientôt son ennemi l’y suit. Alors, s’élançant à sa rencontre, elle l’étreint de nouveau. Le combat recommence plus ardent, plus près de l’issue fatale.

Et le malade, baigné de sueur froide, l’œil fixe, les bras inertes, ne peut rien pour lui-même. Sa respiration, tantôt courte, embarrassée, anxieuse ; tantôt longue, large et profonde, marque les différentes phases de cette bataille épouvantable.