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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/113

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HUGUES-LE-LOUP

contenue, celle de Sébalt une ironie amère. Ce digne veneur, qui m’avait frappé le soir de mon arrivée au Nideck par son altitude mélancolique, était maigre et sec comme un vieux brocart ; il portait la veste de chasse, serrée sur les hanches par le ceinturon, — d’où pendait le couteau à manche de corne, — de hautes guêtres de cuir montant au-dessus des genoux, la trompe en bandoulière de droite à gauche, la conque sous le bras. Il était coiffé d’un feutre à larges bords, la plume de héron dans la ganse ; et son profil, terminé par une petite barbe rousse, rappelait celui du chevreuil.

« Oui, reprit Sperver, tu vas apprendre de belles choses ! »

Il se jeta sur une chaise, en se prenant la tête entre les mains, d’un air désespéré, tandis que Sébalt passait tranquillement sa trompe par-dessus sa tête, et la déposait sur la table.

« Eh bien, Sébalt ! s’écria Gédéon, parle donc ! »

Puis, me regardant, il ajouta :

« La sorcière rôde autour du château. »

Cette nouvelle m’eût été parfaitement indifférente avant les confidences de Marie Lagoutte, mais alors elle me frappa. Il y avait des rapports quelconques entre le seigneur du Nideck et la vieille ; ces rapports, j’en ignorais la nature ; il me fallait, à tout prix, les connaître.

« Un instant, Messieurs, un instant, dis-je à Sperver et à son ami le veneur ; avant tout, je voudrais savoir d’où vient la Peste-Noire. »

Sperver me regarda tout ébahi.

« Eh ! fit-il, Dieu le sait !

— Bon ! À quelle époque précise arrive-t-elle en vue du Nideck ?

— Je te l’ai dit : huit jours avant Noël, tous les ans.

— Et elle y reste ?

— De quinze jours à trois semaines.

— Avant on ne la voit pas ? même de passage, ni après ?

— Non.

— Alors il faut s’en saisir absolument, m’écriai-je, cela n’est pas naturel ! Il faut savoir ce qu’elle veut, ce qu’elle est, d’où elle vient.

— S’en saisir ! fit le veneur avec un sourire bizarre, s’en saisir ! »

Et il secoua la tête d’un air mélancolique.

« Mon pauvre Fritz, dit Sperver, sans doute ton conseil est bon, mais c’est plus facile à dire qu’à faire. Si l’on osait lui envoyer une balle, à la bonne heure, on pourrait s’en approcher assez près de temps à autre, mais le comte s’y oppose ; et, quant à la prendre autrement… va donc attraper un chevreuil par la queue ! Écoute Sébalt, et tu verras ! »

Le veneur, assis au bord de la table, ses longues jambes croisées, me regarda et dit :

« Ce matin, en descendant de l’Altenberg, je suivais le chemin creux du Nideck. La neige était à pic sur les bords. J’allais, ne songeant à rien, quand une trace attire mes yeux : elle était profonde, et prenait le chemin par le travers ; il avait fallu descendre le talus, puis remonter à gauche. Ce n’était ni la brosse du lièvre qui n’enfonce pas, ni la fourchette du sanglier, ni le trèfle du loup : c’était un creux profond, un véritable trou. — Je m’arrête… je déblaye pour voir le fond de la piste, et j’arrive sur la trace de la Peste-Noire !

— En êtes-vous bien sûr ?

— Comment, si j’en suis sûr ? je connais le pied de la vieille mieux que sa figure, car moi, Monsieur, j’ai toujours l’œil à terre, je reconnais les gens à leur trace… Et puis un enfant lui-même ne s’y tromperait pas.

— Qu’a donc ce pied qui le distingue si particulièrement ?

— Il est petit à tenir dans la main, bien fait, le talon un peu long, le contour net, l’orteil très-rapproché des autres doigts, qui sont pressés comme dans un brodequin. C’est ce qu’on peut appeler un pied admirable ! Moi, Monsieur, il y a vingt ans, je serais tombé amoureux de ce pied-là. Chaque fois que je le rencontre, ça me produit une impression !… Dieu du ciel, est-il possible qu’un si joli pied soit celui de la Peste-Noire ! »

Et le brave garçon, joignant les mains, se prit à regarder les dalles d’un air mélancolique.

« Eh bien ! ensuite, Sébalt ? dit Sperver avec impatience.

— Ah ! c’est juste. Je reconnais donc cette trace, et je me mets aussitôt en route pour la suivre. J’avais l’espoir d’attraper la vieille au gîte, mais vous allez voir le chemin qu’elle m’a fait faire. Je grimpe sur le talus du sentier, à deux portées de carabine du Nideck ; je descends la côte, gardant toujours la piste à droite : elle longeait la lisière du Rhéethal. Tout à coup, elle saute le fossé du bois. Bon, je la tiens toujours ; mais voilà qu’en regardant par hasard un peu à gauche, j’aperçois une autre trace, qui avait suivi celle de la Peste-Noire. Je m’arrête… Serait-ce Sperver ? ou bien Kasper Trumpf ?… ou bien un autre ? Je m’approche, et figurez-vous mon étonnement : ça n’était personne du pays ! Je connais tous les pieds du Shwartz-Wald, de Fribourg au Nideck. Ce pied-là ne ressemblait pas aux nôtres. Il devait venir de loin. La botte, — car c’était une sorte de botte souple et fine, avec des