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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/104

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HUGUES-LE-LOUP.

— Je t’aplatis avec ce volume. »

Gédéon se mit à rire et reprit :

« Ne te fâche pas, bossu, ne te fâche pas. Je ne te veux pas de mal, au contraire, j’estime ton savoir ; mais que diable fais-tu là de si bonne heure auprès de ta lampe ? On dirait que tu as passé la nuit.

— C’est vrai, je l’ai passée à lire.

— Les jours ne sont-ils pas assez longs pour toi ?

— Non, je suis à la recherche d’une question grave ; je ne dormirai qu’après l’avoir résolue.

— Diable !… Et cette question ?

— C’est de connaître par quelle circonstance Ludwig de Nideck trouva mon ancêtre, Otto le Nain, dans les forêts de la Thuringe. Tu sauras, Sperver, que mon aïeul Otto n’avait qu’une coudée de haut : cela fait environ un pied et demi. Il charmait le monde par sa sagesse, et figura très-honorablement au couronnement du duc Rodolphe. Le comte Ludwig l’avait fait enfermer dans un paon garni de toutes ses plumes : c’était l’un des plats les plus estimés de ce temps-là, avec les petits cochons de lait, mi-partie dorés et argentés. Pendant le festin, Otto déroulait la queue du paon, et tous les seigneurs, courtisans et grandes dames, s’émerveillaient de cet ingénieux mécanisme. Enfin Otto sortit, l’épée au poing, et d’une voix retentissante il cria : « Vive le duc Rodolphe ! » ce qui fut répété par toute la salle. Bernard Hertzog mentionne ces circonstances ; mais il ne dit pas d’où venait ce nain, s’il était de haut lignage, ou de basse extraction, chose du reste peu probable : le vulgaire n’a pas tant d’esprit. »

J’étais stupéfait de l’orgueil d’un si petit être ; cependant une curiosité extrême me portait à le ménager : lui seul pouvait me fournir quelques renseignements sur le premier et le deuxième portraits à la droite de Hugues.

« Monsieur Knapwurst, lui dis-je d’un ton respectueux, auriez-vous l’obligeance de m’éclairer sur un doute ? »

Le petit bonhomme, flatté de mes paroles, répondit :

« Parlez, Monsieur ; s’il s’agit de chroniques, je suis prêt à vous satisfaire. Quant au reste, je ne m’en soucie pas.

— Précisément, ce serait de savoir à quels personnages se rapportent le deuxième et le troisième portraits de votre galerie.

— Ah ! ah ! fit Knapwurst, dont les traits s’animèrent, vous parlez d’Edwige et de Huldine, les deux femmes de Hugues ! »

Et déposant son volume il descendit l’échelle pour converser plus à l’aise avec moi. Ses yeux brillaient, on voyait que les plaisirs de la vanité dominaient le petit homme ; il était glorieux d’étaler son savoir.

Arrivé près de moi, il me salua gravement. Sperver se tenait derrière nous, fort satisfait de me faire admirer le nain du Nideck. Malgré le mauvais sort attaché, selon lui, à sa personne, il estimait et glorifiait ses vastes connaissances.

« Monsieur, dit Knapwurst en étendant sa longue main jaune vers les portraits, Hugues von Nideck, premier de sa race, épousa, en 832, Edwige de Lutzelbourg, laquelle lui apporta en dot les comtés de Giromani, du Haut-Barr, les châteaux du Geroldseck, du Teufels-Horn, et d’autres encore. Hugues-le-Loup n’eut pas d’enfants de cette première femme, qui mourut toute jeune, en l’an du Seigneur 837. Alors Hugues, seigneur et maître de la dot, ne voulut pas la rendre. Il y eut de terribles batailles entre ses beaux-frères et lui. Mais cette autre femme, que vous voyez en corselet de fer, Huldine, l’aida de ses conseils. C’était une personne de grand courage. On ne sait ni d’où elle venait, ni à quelle famille elle appartenait ; mais cela ne l’a pas empêchée de sauver Hugues, fait prisonnier par Frantz de Lutzelbourg. Il devait être pendu le jour même, et l’on avait déjà tendu la barre de fer aux créneaux, quand Huldine, à la tête des vassaux du comte qu’elle avait entraînés par son courage, s’empara d’une poterne, sauva Hugues et fit pendre Frantz à sa place. Hugues-le-Loup épousa cette seconde femme en 842 ; il en eut trois enfants.

— Ainsi, repris-je tout rêveur, la première de ces femmes s’appelait Edwige, et les descendants du Nideck n’ont aucun rapport avec elle ?

— Aucun.

— En êtes-vous bien sûr ?

— Je puis vous montrer notre arbre généalogique. Edwige n’a pas eu d’enfants ; Huldine, la seconde femme, en a eu trois.

— C’est surprenant !

— Pourquoi ?

— J’avais cru remarquer quelque ressemblance…

— Hé ! les ressemblances, les ressemblances ! … fit Knapwurst, avec un éclat de rire strident. Tenez… voyez-vous cette tabatière de vieux buis à côté de ce grand lévrier, elle représente Hans-Wurst, mon bisaïeul. Il a le nez en éteignoir et le menton en galoche ; j’ai le nez camard et la bouche agréable ; est-ce que ça m’empêche d’être son petit-fils ?

— Non, sans doute.

— Eh bien ! il en est de même pour les Nideck. Ils peuvent avoir des traits d’Edwige, je