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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/103

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HUGUES-LE-LOUP

« Oh ! Fritz… Fritz… quelle chance de t’avoir amené ici ! C’est la vieille qui doit être vexée… Ha ! ha ! ha ! »

Je l’avoue, j’étais un peu honteux de me trouver tant de mérite, sans m’en être jamais aperçu jusqu’alors.

« Ainsi, Sperver, repris-je, le comte a bien passé la nuit ?

— Très-bien !

— Alors, tout est pour le mieux, descendons. »

Nous traversâmes de nouveau la courtine, et je pus mieux observer ce passage, dont les remparts avaient une hauteur prodigieuse ; ils se prolongeaient à pic avec le roc jusqu’au fond de la vallée. C’était un escalier de précipices échelonnés les uns au-dessus des autres.

En y plongeant le regard, je me sentis pris de vertige, et, reculant épouvanté jusqu’au milieu de la plate-forme, j’entrai rapidement dans le couloir qui mène au château.

Sperver et moi, nous avions déjà parcouru de vastes corridors, lorsqu’une grande porte ouverte se rencontra sur notre passage ; j’y jetai les yeux et je vis, tout au haut d’une échelle double, le petit gnome Knapwurst, dont la physionomie grotesque m’avait frappé la veille.

La salle elle-même attira mon attention par son aspect imposant : c’était la salle des archives du Nideck, pièce haute, sombre, poudreuse, à grandes fenêtres ogivales prenant au sommet de la voûte et descendant en courbe, à deux mètres du parquet.

Là se trouvaient disposés, sur de vastes rayons, par les soins des anciens abbés, non-seulement tous les documents, titres, arbres généalogiques des Nideck, établissant leurs droits, alliances, rapports historiques avec les plus illustres familles de l’Allemagne, mais encore toutes les chroniques du Schwartz-Wald, les recueils des anciens Minnesinger, et les grands ouvrages in-folio sortis des presses de Gutenberg et de Faust, aussi vénérables par leur origine que par la solidité monumentale de leur reliure. — Les grandes ombres de la voûte, drapant les murailles froides de leurs teintes grises, rappelaient le souvenir des anciens cloîtres du moyen âge, et ce gnome, assis tout au haut de son échelle, un énorme volume à tranche rouge sur ses genoux cagneux, la tête enfoncée dans un mortier de fourrure, l’œil gris, le nez épaté, les lèvres contractées par la réflexion, les épaules larges, les membres grêles et le dos arrondi, semblait bien l’hôte naturel, le famulus, le rat, comme l’appelait Sperver, de ce dernier refuge de la science au Nideck.

Mais ce qui donnait à la salle des archives une importance vraiment historique, c’étaient les portraits de famille, occupant tout un côté de l’antique bibliothèque. Ils y étaient tous, hommes et femmes, depuis Hugues-le-Loup jusqu’à Yéri-Hans, le seigneur actuel ; depuis la grossière ébauche des temps barbares jusqu’à l’œuvre parfaite des plus illustres maîtres de notre époque.

Mes regards se portèrent naturellement de ce côté.

Hugues Ier, la tête chauve, semblait me regarder comme vous regarde un loup au détour d’un bois. Son œil gris, injecté de sang, sa barbe rousse et ses larges oreilles poilues, lui donnaient un air de férocité qui me fit peur.

Près de lui, comme l’agneau près du fauve, une jeune femme, — l’œil doux et triste, le front haut, les mains croisées sur la poitrine supportant un livre d’Heures, la chevelure blonde, soyeuse, abondante, entourant sa pâle figure d’une auréole d’or, — m’attira par un grand caractère de ressemblance avec Odile de Nideck.

Rien de suave et de charmant comme cette vieille peinture sur bois, un peu roide et sèche de contours, mais d’une adorable naïveté.

Je la regardais depuis quelques instants, lorsqu’un autre portrait de femme, suspendu à côté, attira mon attention. Figurez-vous le type wisigoth dans sa vérité primitive : front large et bas, yeux jaunes, pommettes saillantes, cheveux roux, nez d’aigle.

« Que cette femme devait convenir à Hugues ! » me dis-je en moi-même.

Et je me pris à considérer le costume ; il répondait à l’énergie de la tête : la main droite s’appuyait sur un glaive, un corselet de fer serrait la taille.

Il me serait difficile d’exprimer les réflexions qui m’agitèrent en présence de ces trois physionomies ; mon œil allait de l’une à l’autre avec une curiosité singulière. Je ne pouvais m’en détacher.

Sperver, s’arrêtant sur le seuil de la bibliothèque, avait lancé un coup de sifflet aigu.

Knapwurst le regardait de toute la hauteur de son échelle sans bouger.

« Est-ce moi que tu siffles comme un chien ? dit le gnome.

— Oui, méchant rat, c’est pour te faire honneur.

— Écoute, reprit Knapwurst d’un ton de suprême dédain, tu as beau faire, Sperver, tu ne peux cracher à la hauteur de mon soulier ; je t’en défie ! »

Il lui présentait la semelle.

« Et si je monte ?