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Page:Duvernois - L'Amitié d'un grand homme, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/19

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L'AMITIÉ D'UN GRAND HOMME
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êtes habitué aux souvenirs ; ils grisent et ils enchantent une âme supérieure comme la vôtre ; ils ulcèrent une âme médiocre, comme la mienne. Une femme, voyez-vous, ne se plaît à évoquer un souvenir que lorsqu’il s’y mêle le poison du regret. Mon mari l’a bien compris. Il m’a dit un mot terrible et touchant « Ah ! non, nous n’allons pas recommencer à vivre, à notre âge ! » A vivre j c’est-à-dire à souffrir. Alors, Fernand, il vaut mieux ne plus nous rencontrer. moi, je ne vous ai jamais tout à fait quitté. J'ai continué à vous lire. J'ai suivi votre pensée. Je l’ai toujours partagée, en secret. Dès que vous émettiez une opinion, mon mari adoptait avec ardeur l’opinion opposée. S’il s’était trouvé une fois seulement d’accord avec vous, j’en aurais conclu qu’il avait cessé de m’aimer ! Et il m’interrogeait avec inquiétude. Et j’abondais dans son sens ! Cette pauvre petite comédie-là dure depuis si longtemps que je ne saurais plus, je crois, parler selon mes propres sentiments ! Je pense selon vous ; je m’exprime selon mon mari. Ma seule œuvre à moi, c’est le bonheur de M. Chevêtrier. Ne croyez pas que je l’ai édifié sur les ruines du mien. Je ne songe pas à moi. D’autres appellent cela de l’abnégation ; j’estime que c’est un égoïsme intelligent. Grâce à lui, j’ ai pu vieillir dans le calme. « Si rien n’est plus joli qu’un jeune visage, il n’y a rien de plus émouvant qu’un visage blessé par la vie et où toutes les douleurs, toutes les renonciations sont inscrites par des griffes de fer. » Cette phrase est de vous. Mon miroir, quand je me soucie de lui, me renvoie donc l’image des souffrances passées. C’est un livre dans lequel vous avez su lire l’autre soir, car il n’y eut pas un seul de vos regards qui ne me plaignît. L’apaisement, mon cher ami. l’apaisement, c’est le titre du dernier chapitre de tous les romans humains qui n-’ont pas une fin tragique…

« Ce matin, j’entre dans l’apaisement définitif : nous nous sommes revus, nous nous sommes serré la main, après la séparation brutale de jadis ; enfin, vous savez que je n’ai jamais cessé de vous pardonner. Et puisqu’ici-bas chacun a sa tâche, humble ou éclatante, puisque tout être a son utilité, je découvre maintenant la mienne. Et mon orgueil n’est pas mince ! Je suis la conciliatrice. D’autres enveniment les haines et ne rêvent que déchirements. Ce sont de simples bonnes volontés qui s’opposent au malheur universel. Les doux vaincront. Le moment viendra où M. Chevêtrier fera comme tout le monde : il vous admirera sans arrière-pensée ; nous ne sommes pas encore tout à fait assez vieux… Gardez-vous surtout de me répondre… »

Bigalle répondit tout de même. O déformation professionnelle ! Il répondit avec l’arrière pensée de profiter de son émotion pour écrire une page ou deux, sincères, et dont il se servirait plus tard, à l’occasion… Quand il eut terminé sa tâche, il se relut et trouva le morceau fort bien écrit. Il chercha le dossier dans lequel il empilait ses notes. Au moment de classer celle-ci, il fut arrêté par un remords. Et il brûla le papier à la flamme d’une bougie. Quelques minutes après, Mlle Estoquiau apparaissait.

Mlle Estoquiau apparut et constata :

— Vous avez mauvaise mine, c’est ce dîner… avec des gens impossibles sans doute… Je déteste ce M. Jeansonnet.

— Il ne tarit pas de compliments sur vous. Il vous trouve une faculté d’organisation admirable et vous l’impressionnez beaucoup. Vous ne l’avez pas remarqué ?

Mlle Estoquiau haussa les épaules, mais ne trouva pas de réponse. Elle sortit, vaguement troublée.

Et ce jour là, Fernand Bigalle, s’il avait consigné ses impressions, les eut résumées en un lieu commun sur la jeunesse éternelle du cœur humain.