Page:Dujardin - Antonia, 1899.djvu/147

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Le Vieillard

Tandis que je venais vers cette maison,
J’ai vu les noirs corbeaux qui s’envolaient à l’horizon,
Et j’ai senti deux fois en tout mon corps
Comme s’il passait un frisson de mort.
Et j’en rougis et je dis la chose ridicule,
Car aux présages je ne suis point crédule ;
Et puis j’ai dans mon âme
Des soucis plus puissants qui clament ;
Oui, mes cheveux déjà sont gris,
Et le seul bien que je demande, c’est l’oubli.



La Courtisane

Arrête ! ne dis pas
Ces désespoirs ; ne parle pas
De ces souffrances d’autrefois,
Ni de ces peines que je vais effeuiller entre mes doigts…
Oui, homme aux gris cheveux,
Trop jeune encore pour que le temps victorieux
Ait effacé la trace
Des souvenirs dont le poids te harasse,
Oui, l’air embaumé d’arômes
Qu’autour de moi soufflent les fleurs de mon royaume
Emporte le passé, et le dissipe et l’abolit,
Et moi, sachez ! je suis l’oubli.