Page:Driant, Histoire d’une famille de soldats 1, 1901.djvu/436

Cette page a été validée par deux contributeurs.


— Est-ce donc là, disaient-ils en le quittant, ce tyran que les journaux anglais dépeignent sous des traits odieux ! C’est le meilleur des princes et le plus aimable des amphitryons !

Cependant les mois se passaient et Lisette n’était pas encore arrivée.

Tout était prêt pourtant : Jacques Bailly n’attendait qu’un signe de Jean Cardignac pour fréter à Toulon un petit sloop et traverser la Méditerranée. Ce signe, Jean ne l’avait pas fait pour la raison suivante :

Le docteur Foureau de Beauregard, médecin de l’Empereur, ayant eu, lui aussi, le dessein de faire venir sa famille à l’île d’Elbe, avait demandé à Napoléon son agrément, et celui-ci avait répondu :

— Ne vous pressez pas, docteur, et attendez un peu.

Cette réponse avait été très commentée dans l’entourage intime de l’Empereur : Qu’attendait, qu’espérait le grand homme ?

Jean n’avait osé à son tour demander à l’Empereur l’autorisation de faire venir les siens et avait écrit à sa femme en la suppliant de patienter.

L’année 1814 se passa : le souvenir de France hantait tous ces Français transplantés sur une terre étrangère ; à une question que leur avait faite Napoléon sur la qualité de leur soupe, un des grenadiers avait osé répondre :

— Elle serait bonne, Sire, si nous avions de l’eau de la Seine pour faire le bouillon.

— Tu es bien difficile, avait répondu l’Empereur en souriant ; mais qui sait ?… je pourrai peut-être encore te contenter quelque jour…

— Il nous enverra en congé en France pour reprendre l’air du pays, avaient conclu les grognards.

Ils étaient loin de soupçonner le plan qui, depuis le 1er janvier 1815, s’élaborait dans la tête de Napoléon. Ce jour-là, il avait lu dans un journal français un récit plein de fiel dans lequel on le faisait passer pour fou.

Puis quelques jours après, il avait reçu un avis de Paris lui disant qu’un soulèvement allait avoir lieu en sa faveur, le roi Louis xviii ayant froissé le sentiment public par de nombreuses mesures vexatoires ou impopulaires.

Enfin, vers le milieu de février, il fut avisé de Vienne que les puissances, redoutant sa présence à si courte distance des rivages de France, avaient décidé secrètement de le transporter de l’île d’Elbe à Sainte-Hélène.

Dès lors, Napoléon n’hésita plus ; il fit très secrètement ses préparatifs