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Mais l’impératrice s’était mise à rire de bon cœur car Henri, très expansif, venait, sans crier gare, de mettre un baiser retentissant sur la joue du petit roi.

On appelle protocole, mes enfants, la règle immuable qui détermine les rapports des souverains et chefs d’État avec leurs sujets. Ces règles, qui ont pour but, avant tout, de conserver la distance qui sépare les uns des autres, ont rendu cérémonieux et compliqué l’abord des souverains.

Or, vous voyez ce que Henri venait de faire du protocole.

Jean, plus réservé, regardait sans mot dire.

— À la bonne heure ! dit Napoléon, partageant l’hilarité de l’impératrice. Le petit bonhomme n’y va pas par quatre chemins. Il me rappelle son père à Iéna !… Toutes mes félicitations, Madame, vos enfants sont charmants.

Quand Lise se trouva dans la rue de Rivoli, elle tira vivement de sa poche le précieux papier.

C’était bien une lettre du colonel Cardignac ; elle était d’une écriture très fine, partant très longue, et racontait en détail tout ce qui lui était arrivé.

Notre ami était tombé aux mains des Cosaques le 1er décembre 1812 ; or, comme on était à la mi-mars 1813, sa lettre, datée du 1er janvier, avait donc mis deux mois et demi pour parvenir à destination.

Ce n’était pas surprenant, car dans l’état où se trouvait l’Europe du Nord, coalisée maintenant contre nous, les communications n’étaient pas faciles. C’est seulement grâce à la complaisance de ses amis russes et du pope du village voisin, que Jean avait pu tenter, sous leur couvert, de faire parvenir sa missive.

En effet, il n’était pas prisonnier et ne voulait pas l’être.

Aussi s’était-il résolu à rejoindre l’armée française à la faveur d’un déguisement.

Recueilli — comme on l’a vu — par le vieux Fédor Moïloff, il avait été, dès le lendemain, saisi d’une fièvre ardente ; puis une congestion pulmonaire s’était déclarée, conséquence du froid qui l’avait envahi lorsque les Cosaques l’avaient dépouillé.

Moïloff — qui n’eut, à aucun prix, voulu dénoncer la retraite de l’officier qui l’avait sauvé — avait pris une détermination énergique : il fut trouver le pope Wassilieff, desservant le village voisin, et lui avoua tout.