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Souvent les chevaux avaient peur des poutrelles enflammées qui s’abattaient devant eux ; mais Jean éperonnait sa monture et franchissait ces haies de feu.

Il rejoignit ainsi l’Empereur, mais dans quel état !

Son uniforme était brûlé par places, les crins de son cheval étaient roussis ; au demeurant lui et Grimbalet étaient sains et saufs.

Du haut de la colline où Napoléon s’était réfugié, Moscou, suivant l’expression d’un témoin oculaire, offrait l’image d’une trombe de flammes, et l’Empereur, le front barré d’une ride profonde, eut, pour la première fois, devant ce tableau saisissant d’une capitale sacrifiée, la pensée que son avenir chancelait et que la victoire allait déserter ses drapeaux.

« Ceci nous présage de grands malheurs, » dit-il d’une voix sourde.

Enfin, le 19, une pluie torrentielle tomba et parvint non à enrayer mais à modérer le fléau.

Il était trop tard. Moscou n’était plus qu’un amas de cendres fumantes !

On y rentra cependant ; mais, devant cette féroce résistance, la mauvaise situation des troupes se doublait d’un étrange malaise moral.

De plus on ne pouvait espérer alimenter pendant longtemps une armée, si éloignée de ses centres d’approvisionnement.

Enfin les Russes avaient ressoudé les débris de leur armée, et manœuvraient pour nous couper de notre base d’opération.

Napoléon dut donc songer à rétrograder sur l’Allemagne.

Et le 20 octobre la retraite commença.

Elle fut sinistrement terrible !…

Malgré les longs convois de vivres et de blessés que l’armée était obligée de traîner à sa suite, un ordre relatif régna d’abord dans la marche.

Mais les Russes nous harcelaient sans cesse : souvent nous étions forcés de livrer, un contre cinq, d’héroïques combats pour nous frayer passage.

L’ennemi nous serrait de si près, que, près de Kalouga, une bande de cosaques irréguliers faillit enlever Napoléon. L’Empereur ne put être dégagé que par l’énergique intervention des officiers de son escorte, et des généraux Murat et Bessières qui mirent, comme de simples soldats, le sabre à la main et foncèrent sur les Cosaques.

On gagna ainsi le célèbre champ de bataille de Borodino, dont la vue remplit d’horreur l’armée toute entière, car les cadavres d’hommes et de