Page:Driant, Histoire d’une famille de soldats 1, 1901.djvu/324

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


« — Eh bien, mon vieux, que je m’dis, t’as bien réussi, tu peux t’en flatter ! Une autre fois, ça t’apprendra à fermer ta boite en faction.

« N’importe, je n’en mourrai pas !

« Et v’là que, sur le coup de quatre heures du matin, on sonne la diane. Tout le monde debout, sac au dos, on nous passe l’inspection des cartouches, et nous v’là l’arme au pied dans la gelée. C’qu’il faisait froid, mon lieutenant ! Ah ! mes pauvres pieds… ! je ne les sentais plus…

« Et puis on n’y voyait pas, rapport au brouillard.

« — Si faut s’battre avec un brouillard pareil, que je m’dis, j’veux être pendu si que j’distingue un Russe à cent pas !

« Mais tout d’un coup, v’là l’soleil qui s’lève, et, en une minute, le brouillard s’enlève comme si qu’on aurait soufflé dessus. Et je vois sur un mamelon, l’Empereur avec son état-major, des officiers qui partent au galop, et tout partout, des troupes et puis des canons ; et puis, dans le fond, on distinguait les Russes, des lignes noires, épaisses, épaisses jusqu’à perte de vue.

« C’est ça qui m’a fait le plus d’effet. Mais tout d’même, on est soldat ! que je m’dis !

« Mon commandant, le chef de bataillon Jolibois qu’il vous doit une chandelle, qu’il m’a dit, était près de moi.

« — Eh bien, conscrit, qu’il m’adresse ces mots, veux-tu boire un coup à la santé de Jean Tapin ?

« — Pas de refus, mon commandant ! que j’y dis.

« Alors, j’ai bu un coup de rhum à son « sauve-la-vie » [1] ; et on nous met en marche ; et puis v’là les canons qui commencent la pétarade.

« Jamais je ne les avais entendus d’aussi près, et c’est pas pour dire, mais ça vous fait quèque chose. J’en avais comme des gargouillements dans tout l’estomac et un tic-tac du diable un peu plus haut !

« Et puis c’est le tour de la fusillade ! Ah ! ça ronflait ! Ah ! mon lieutenant, si que vous auriez été là !

« Et puis un méli-mélo, de la cavalerie, de l’infanterie ; tout ça qui s’empoigne que c’était vraiment effrayant.

« Nous étions devant un village qu’ils appellent à ce qu’on m’a dit

  1. Ainsi appelait-on la gourde dans les armées du Premier Empire.