Page:Driant, Histoire d’une famille de soldats 1, 1901.djvu/236

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Faites-le vite entrer, Delcroix, ce petit bonhomme.

Quand Jean fut devant lui, toujours correct dans son attitude et le regard droit :

— Je suis content de te revoir, petit, car voilà deux mois que je n’ai entendu parler de toi, dit Bonaparte. Alors c’est entendu, tu veux prendre ta part du coup de main de cette nuit.

— J’ai donné mon nom, dit Jean.

— Je l’ai vu : pour soixante hommes que j’ai demandés, il s’en est présenté huit cents. J’ai choisi et je me suis souvenu de ton nom, tu vois. J’ai même songé à te donner le commandement de l’expédition ; c’est te dire que j’ai bonne opinion de toi.

— Oh ! merci, général !

— Ne me remercie pas trop, car tu as neuf chances sur dix de ne pas revenir ; tu penses bien que les Turcs ne vont pas te laisser faire comme cela.

— Je reviendrai, dit Jean d’une voix ferme.

— J’aime à t’entendre parler ainsi : il faut toujours avoir confiance dans son étoile. Si tu reviens, c’est pour toi l’épaulette de sous-lieutenant, je te le promets. D’ailleurs, tiens, prends ceci ; quand tu me représenteras cet objet, je te donnerai ton brevet en échange.

Ce disant, Bonaparte tendit à notre petit ami, une tabatière en or, sur le couvercle de laquelle était enchâssée une miniature, représentant une femme jeune encore et de grande beauté.

Si vous vous étonnez de voir le futur empereur faire un cadeau pareil à un simple sergent, je vous rappellerai, mes enfants, que Napoléon prisait beaucoup et que, à ce titre, il avait toujours une véritable collection de tabatières.

Le général Caffarelli expliqua ensuite à Jean ce qu’on attendait de lui. Il s’agissait de prendre la tête des soixante hommes réunis dans la tranchée, de se munir d’une mèche, d’un morceau d’amadou et d’un briquet. Chacun des hommes serait porteur d’un sac de vingt kilos de poudre ; l’ensemble des charges représenterait donc une mine de 1,200 kilogrammes, suffisante pour jeter bas la grande tour. Quand la poudre serait convenablement disposée pour produire tout son effet, Jean n’aurait plus qu’à allumer la mèche et à s’enfuir aussitôt, pour n’être pas surpris par l’explosion.