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— Vous avez joliment bien fait de le moucher, sergent, dit Cancalot, un Parisien de Montmartre, volontaire de l’année précédente.

C’était le type du gamin de Paris, souple comme une anguille, débrouillard et gouailleur.

Jean le prit comme témoin avec Michu, un caporal de sa section. Ce dernier était un paysan d’Auvergne, aussi lourd et massif que l’autre était fluet ; aussi taciturne que le Parisien était bavard.

Il était, de plus, têtu comme plusieurs mulets.

« On y sera, sergent, dit Cancalot ; et vous savez, s’il faut cogner sur les témoins, vous n’aurez qu’à le dire… »

Peut-être vous étonnerez-vous, mes enfants, de voir des soldats de la même armée se quereller ainsi sans raison et mettre flamberge au vent pour des vétilles.

C’est que, de tout temps, l’esprit de corps et l’esprit d’arme ont été l’origine de susceptibilités qui, avivées par notre tempérament naturellement belliqueux, transforment la moindre équivoque en dispute et la moindre dispute en bataille.

Il ne faut pas trop le déplorer, car c’est aussi cet esprit qui, en exaltant l’amour-propre des soldats d’un même régiment, les prédispose à faire de grandes choses pour soutenir l’honneur de leur corps ; c’est lui qui donne la conviction au cavalier qu’il n’y a rien au-dessus de la cavalerie, à l’artilleur que le canon prime les autres armes, au fantassin que l’infanterie est la reine des batailles.

Et c’est avec ces convictions-là que se soutient l’esprit militaire, c’est-à-dire le sentiment, profondément enraciné chez ceux qui portent l’uniforme, de la supériorité de la carrière des armes sur toutes les autres carrières.

Le départ de la flotte vint arracher Jean Tapin aux réflexions que provoquait en lui ce singulier début de campagne, et bientôt le merveilleux spectacle qu’offrait la mer, couverte de vaisseaux, absorba complètement son attention.

C’est que, en effet, la flotte qui quittait Toulon, ce 19 mai 1798, était une des plus belles qu’on eût vue depuis longtemps, au moins par le nombre des bâtiments, car elle en comprenait près de cinq cents, dont quatre cents transports.

Elle s’ébranla, le vaisseau-amiral en tête.

Quarante mille hommes, dix mille marins et un matériel énorme s’entassaient dans ses flancs.