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du travail personnel était chose acquise, pourquoi ne rentrerait-il pas ? La nouvelle de la Révolution française avait, en moins de deux ans, fait le tour entier du globe et avait dû parvenir jusqu’à lui.

Mais onze ans déjà s’étaient écoulés et maintenant elle n’y comptait plus, et se considérait comme veuve.

Tous ceux qu’elle aimait étaient donc bien loin. Son père en Vendée, avec la neuvième ; Jean Tapin, qu’elle chérissait comme son fils, courait vers de nouveaux dangers ; enfin Bernadieu, pour lequel la jeune femme professait une admiration sans bornes, disparaissait, lui aussi, de sa vie.

On a beau être courageuse, héroïque même comme l’ont été beaucoup de femmes de cette époque, on éprouve, malgré tout, un gros serrement de cœur en se disant que, à chaque seconde qui s’écoule, la mort impitoyable peut faucher l’existence d’êtres chers.

Ajoutez à cela la fièvre de terreur qui emplissait Paris, et qui ne pouvait qu’accentuer la tristesse de l’excellente femme.

Heureusement, maîtresse Sansonneau et maître Sansonneau lui-même s’étaient pris d’affection pour Catherine et Lison.

Le marchand d’épices n’oubliait pas que, en somme, il leur devait la vie, autant qu’à Jean Tapin et à Bernadieu ; aussi la cantinière fut-elle entourée par lui d’égards, pendant que maîtresse Sansonneau gâtait de toutes façons la fillette.

C’est ainsi que Catherine fut amenée à s’occuper du magasin, à tenir les livres, et, tout en instruisant sa fille, elle se trouva chez maître Sansonneau comme si elle eût fait partie intégrante de la famille du vieux marchand.

Le soir, elle lisait à haute voix des journaux et commentait les nouvelles extérieures et intérieures. Tous alors s’inquiétaient d’être sans nouvelles directes de Tapin et de Bernadieu qui, pourtant, devaient être arrivés à destination, puisque depuis huit jours déjà, ils étaient partis.

On était en messidor.

Il faut vous dire, mes enfants, que la Convention nationale avait changé le calendrier. Ce changement n’a pas persisté au delà de quelques années, et l’on a repris ensuite, pour la mesure du temps, le calendrier que vous connaissez. Mais, au lieu des noms de : janvier, février, etc., on avait alors baptisé les mois : « Nivôse, Pluviôse, Ventôse, Germinal, Floréal, Prairial, Messidor, Thermidor, Fructidor, Vendémiaire, Brumaire et Frimaire. »