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Quant à Jean, il marchait tout gaillard, son mousqueton sous le bras, comme s’il partait à la chasse.

Un quart d’heure plus tard, Belle-Rose et La Ramée se mettaient à l’eau, laissant notre petit camarade installé sur le bord du fleuve, près d’un vieux tronc de saule où Belle-Rose avait, au préalable, attaché solidement son filin.

Le tambour-maître avait lié l’autre extrémité à sa ceinture ; à mesure que le nageur gagnait du champ, Jean vit le filin se dérouler et s’enfoncer dans l’eau comme une grosse anguille qui regagne la rivière.

La Ramée et son compagnon avaient de la chance : il faisait noir comme dans un four ; pas de lune, pas d’étoiles !

Nageant prudemment et sans bruit, il arrivèrent à portée du ponton d’artillerie, qu’une grosse lanterne leur permettait de distinguer dans l’obscurité, l’abordèrent sans être vus et commencèrent par attacher le bout du filin à l’un des madriers de l’avant.

La scène était bizarre et terrible ; car, à quelques pas d’eux, presque sur leur tête, la sentinelle autrichienne allait et venait l’arme au bras ; mais ils agissaient avec un tel calme, avec une telle présence d’esprit, que l’Autrichien ne se douta pas un instant qu’en allongeant seulement sa baïonnette, il aurait pu tuer les deux audacieux soldats.

Le filin attaché, Belle-Rose et La Ramée se remirent à nager vers les amarres. Arrivés là, d’un seul coup de hache ils les tranchèrent net.

Puis, insouciants du danger, exaltés par leur héroïsme, tous deux poussèrent en même temps un grand éclat de rire et s’écrièrent :

— Vive la France ! Enfoncés, les Kaiserlicks !

L’oreille au guet, Jean, qui n’attendait que ce signal, lâcha en l’air un coup de feu ; puis, sautant sur le filin lié au tronc d’arbre, l’enfant s’arc-bouta des jambes et se mit à tirer de toutes ses forces.

Le bruit de la détonation avait été entendu dans le camp français.

Tout en halant, Jean Tapin écoutait, et il respira en percevant le cri : « Aux armes ! » poussé par les sentinelles.

Une rumeur lui parvint : il entendit le cliquètement des fusils, le choc des sabres, le bruit des pas d’une troupe qui accourait.

C’était le sergent Jolibois qui amenait une section au pas gymnastique.

Puis ce fut le colonel Bernadieu lui-même, avec deux compagnies.

Et Tapin, ayant mis l’officier au courant, celui-ci prit ses dispositions.