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Influence du moral, vous dis-je ! que de fois j’aurai l’occasion de vous montrer ses effets !

Ce qui vous paraîtra extraordinaire, c’est que, après cette déroute qui pouvait compromettre le salut de la patrie, le général en chef ne fit pas d’exemple !

À d’autres époques, des régiments qui avaient éprouvé semblable défaillance avaient été décimés.

Ce mot veut dire qu’on prend un homme sur dix et qu’on le fusille.

Au lendemain de la panique de Montchentin, une centaine de fuyards avaient été pris sur la route de Châlons, criant : « Sauve qui peut ! ». On aurait pu les exécuter. Dumouriez ne le voulut pas ; on se borna à leur raser les cheveux, la barbe et les sourcils, à leur ôter l’uniforme qu’ils étaient indignes de porter, et à les chasser de l’armée comme lâches.

Jean Tapin assista très ému à ce spectacle qui eut lieu sur le front de bandière du camp, pendant que les compagnies massées regardaient, silencieuses et troublées, une exécution qui eût dû s’étendre à tant d’autres.

Quand il se retourna, le colonel Bernadieu était devant lui.

« Donne-moi ta main, mon enfant, lui dit-il d’une voix grave ; toi, au moins, tu as su faire ton devoir. Le général vient de me parler de toi, et cela me repose des turpitudes que j’ai vues : va rejoindre Mme Catherine qui est très inquiète. Tu la trouveras là-bas, près du village de Braux. Elle te rendra ton uniforme que je lui ai fait remettre, et demain soir tu viendras dîner dans ma tente. »

Jean rougit jusqu’à la racine des cheveux.

Il allait, lui, le petit Tapin, s’asseoir à la table du colonel !

Et bien vite, il courut à la cantine où il fut immédiatement empoigné et soulevé de terre, à bout de bras, par le géant Marcellus. Avec quel bonheur il embrassa celle qu’il regardait maintenant comme sa mère adoptive, et Lison, et tout le monde !

« Voilà ton uniforme, Jean », cria Lison joyeuse.

Et il faut connaître la merveilleuse puissance de l’uniforme dans l’armée, pour deviner avec quel plaisir le petit tambour endossa de nouveau l’habit de grenadier, et surtout le bicorne, passé désormais pour lui à l’état de coiffure-relique.

« Pour lors que tu feras ton chemin, marmouset, dit le tambour-maître