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fois en présence des humiliations dont il était l’objet, ricana le comte ; vous me comprendrez facilement quand je vous dirai que c’est chose terrible de se trouver en face d’un ennemi insolent et sans vergogne. En arrivant à Carlsruhe, son visage meurtri, il fut pansé par un jeune officier bavarois qui se sentit touché de son infortune.

« Je regrette, moi-même, de voir votre œil en cet état ; permettez-moi donc de vous le panser avec mon mouchoir de soie.

« À Carlsruhe, mon fils fut enfermé dans la vieille caserne, où il resta quinze jours. Ce qui lui coûta le plus, ce fut d’entendre, le soir, chaque fois qu’il se mettait à la fenêtre, les basses injures, les plaisanteries grossières que lui adressaient les troupes de la garnison. Ceci me rappelle, capitaine, que vous n’êtes pas vous-même, en ce moment, sur un lit de roses ; vous êtes venu ce soir chasser un vieux loup, et c’est lui, maintenant, qui vous tient dans ses crocs. Sans doute vous êtes marié, père de famille, peut-être, à en juger par votre bedaine ?… Enfin, une veuve de plus ou de moins cela n’a pas grande importance. D’ailleurs les femmes ne moisissent pas longtemps dans le veuvage… Restez donc assis, chien que vous êtes ! Pour continuer mon récit, mon fils et son ami réussirent à s’évader à la fin de la quinzaine. Je ne veux pas vous fatiguer inutilement en vous racontant les dangers qu’ils coururent, les privations qu’ils endurèrent. Il vous suffira de savoir qu’ils parvinrent à s’emparer des costumes de deux paysans qu’ils surprirent dans un bois et dont ils prirent les habits. Se cachant le jour, et voyageant seulement la nuit, ils parvinrent presque à la frontière et là, à deux kilomètres, oui, à deux kilomètres seulement de l’extrême limite des lignes allemandes, ils furent arrêtés par une patrouille de uhlans. »


EN FACE DE LA MORT, LE COMTE FAIT GRACE.


Le comte fit entendre, à deux reprises, son sifflet d’argent, et trois paysans, aux traits durs, entrèrent dans l’appartement.

— Ce sont eux qui représenteront mes uhlans, continua-t-il… Le capitaine qui les commandait, trouvant dans les lignes allemandes deux officiers déguisés, se mit en devoir de les faire pendre sans plus de cérémonie… Je crois bien, Jean, que la poutre qui se trouve au centre de l’appartement est la plus solide, n’est-ce pas ?

Un instant après, l’officier se voyait entraîné de son fauteuil et conduit auprès d’une corde neuve, terminée par un nœud coulant, accrochée à l’une des énormes poutres en chêne qui traversaient la pièce. Le nœud lui fut passé autour du cou, et il sentait déjà autour de sa gorge l’étreinte fatale. Les trois paysans avaient saisi l’autre extrémité et regardaient le comte, attendant ses ordres.

L’officier était très pâle, les bras croisés, et contemplait d’un air de défi l’homme qui le torturait.

— Vous voilà en face de la mort, fit le comte, et je m’aperçois que vos lèvres remuent comme si vous priiez. Mon fils se trouvait, lui aussi, en face de la mort, et, comme vous, encore, il priait. Un officier général de l’armée allemande vint à passer ; il entendit le jeune homme qui murmurait le nom de sa mère, et son cœur fut touché, car, lui aussi, était père de famille. Il ordonna aux uhlans de s’éloigner, et resta, accompagné seulement de son officier d’ordonnance auprès des deux condamnés. Quand ceux-ci lui eurent fait le récit de tout ce qu’ils avaient enduré, quand il eut appris que mon malheureux enfant était l’unique descendant d’une noble et antique famille, que sa mère était d’une santé chancelante, il enleva lui-même la corde qui serrait le cou de mon fils, de même que j’enlève celle-ci, l’embrassa sur chaque joue comme je vous embrasse moi-même, et lui enjoignit de partir aussitôt, comme je vous l’ordonne. Puissent désormais tous les vœux de ce noble général, bien qu’ils n’aient pu arrêter la fièvre qui emporta quelques jours après mon pauvre enfant, protéger votre tête ! »

C’est dans ces conditions que le capitaine Baumgarten, défiguré, aveuglé et sanglant, se trouva quelques instants plus tard hors du château, sous le vent et la pluie de cette aurore de décembre.

CONAN DOYLE.