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Page:Doyle - Du mystérieux au tragique.djvu/88

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me par une déformation de la colonne vertébrale. Il avait pour compagnon un individu de stature imposante, mais dont les façons respectueuses et le zèle attentif disaient la situation dépendante. Ce compagnon, — ou cet ami, — dont on ne sut jamais le nom, était sûrement étranger et, probablement, si l’on en jugeait à son teint basané, un Espagnol ou un Sud-Américain. On remarqua qu’il portait sous le bras gauche un petit portefeuille de cuir noir ; un employé du bureau central, qui avait de bons yeux, observa même qu’une courroie retenait le portefeuille à son poignet. Dans le premier moment, on ne prêta pas au fait une signification spéciale : les événements devaient se charger de lui en donner une. M. Caratal fut introduit dans le bureau de M. Bland. Son compagnon resta dehors.

L’affaire de M. Caratal se régla très vite. Il arrivait cet après-midi même de l’Amérique Centrale. Des affaires de la plus haute gravité l’appelaient à Paris, sans lui laisser le loisir de perdre une minute. Ayant manqué l’express de Londres, il demandait la formation d’un train spécial. Il ne regardait pas au prix : le temps seul comptait ; et il acceptait les conditions de la Compagnie, pourvu qu’elle fît diligence.

M. Bland pressa un bouton électrique, manda M. Potter Hood, chef de l’exploitation, et arrangea tout en cinq minutes. Le train partirait dans trois quarts d’heure ou une heure. On attela une puissante machine, la Rochdale — n° 247 sur les registres de la Compagnie – à deux voitures suivies d’un fourgon pour le conducteur. La première voiture ne devait servir qu’à amortir les oscillations du train. La seconde comprenait, comme d’habitude, quatre compartiments : un salon et un fumoir de première classe ; un salon et un fumoir de deuxième. On attribua aux deux voyageurs le premier compartiment, qui était le plus proche de la machine ; les trois autres restèrent vides. Et l’on désigna comme conducteur James Mc Pherson, employé à la Compagnie depuis plusieurs années. Le chauffeur, William Smith, n’avait que de récents états de service.

M. Caratal, en quittant le bureau du chef de gare, rejoignit son compagnon. Tous les deux manifestaient la plus vive impatience. Après avoir payé le prix demandé, qui était de cinquante livres cinq shillings, au tarif spécial ordinaire de cinq shillings par mille, ils prièrent qu’on leur montrât le compartiment qu’ils devaient occuper ; et ils s’y installèrent tout de suite, bien que sachant qu’il s’écoulerait près d’une heure avant qu’on leur donnât la voie libre.

Entre temps, il se produisait, dans le bureau d’où sortait à peine M. Caratal, une coïncidence singulière. Une demande de train spécial n’a rien de très exceptionnel dans une ville qui est un gros centre de commerce : mais deux en un même après-midi, cela ne se voit pas tous les jours. Or, M. Bland avait à peine congédié le premier voyageur, qu’un second venait lui présenter la même requête. Celui-ci était un M. Horace Moore, personnage d’aspect distingué et d’allures militaires. Une subite et sérieuse indisposition de sa femme le mettait, disait-il, dans l’obligation de partir pour Londres sans différer d’une minute. Son anxiété, sa détresse étaient si évidentes que M. Bland fit ce qu’il pouvait pour lui donner satisfaction. Former un second train spécial, il n’y fallait pas songer, le premier compliquant déjà le service : restait donc que M. Moore