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Page:Doyle - Du mystérieux au tragique.djvu/80

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— Voilà sir Thomas, murmura-t-il. Parlez-lui de scarabées autant que vous pourrez.

Un personnage grand, mince, singulièrement osseux et anguleux, venait d’émerger d’une brèche dans la haie de lauriers. Il tenait une sorte de petit sarcloir et portait de longs gants de jardinier. Sous le chapeau à larges bords qui l’ombrageait, son visage me frappa par un air d’extrême austérité, avec ses traits irréguliers et durs et sa barbe inculte. La voiture ayant fait halte, Lord Linchmere en descendit vivement.

— Mon cher Thomas, comment allez-vous ? demanda-t-il d’une voix cordiale.

Mais sa cordialité n’éveilla pas d’écho. Le maître de céans m’examinait par dessus l’épaule de son beau-frère, et je saisis des bribes de phrases : « Désirs bien connus… haine des étrangers… intrusion sans excuse… parfaitement inexplicable… » Puis il y eut un colloque à mi-voix entre les deux hommes ; après quoi ils se rapprochèrent ensemble de la voiture.

— Docteur Hamilton, permettez que je vous présente à sir Thomas Rossiter, me dit Lord Linchmere. Vous vous découvrirez avec lui une étroite affinité de goûts.

Je m’inclinai. Sir Thomas, immobile et raide, m’observait sévèrement par-dessous le large bord de son feutre.

— Lord Linchmere m’assure, fit-il, que vous avez, sur les scarabées, certaines connaissances. Que savez-vous donc sur les scarabées ?

— Ce que j’en ai appris dans votre ouvrage sur les coléoptères, sir Thomas, répliquai-je.

— Énumérez-moi les espèces les plus, connues des scarabées anglais.

Je ne m’attendais pas à un examen eu règle ; par bonheur, j’étais prêt à le subir. Mes réponses durent satisfaire sir Thomas, car ses traits se détendirent.

— Vous semblez, Monsieur, avoir retiré quelque profit de mes livres. Il ne m’arrive pas tous les jours de rencontrer quelqu’un qui prenne un intérêt intelligent à de pareilles matières. On trouve du temps pour des futilités comme le sport ou les relations mondaines, et l’on dédaigne les scarabées. Je puis vous certifier que la plupart des idiots de ce pays ne savent même pas que j’ai fait un livre, ni que j’ai le premier décrit la véritable fonction des élytres. J’ai plaisir à vous voir, Monsieur, et ne doute pas de vous intéresser en vous ontrant quelques-uns de mes spécimens.

Il monta dans la voiture, et, tandis que nous roulions vers la maison, il me fit part de ses récentes recherches sur l’anatomie de la coccinelle.

J’ai dit que sir Thomas Rossiter portait un large feutre rabattu sur les yeux. Il l’ôta en entrant dans le vestibule, et je m’avisai d’une particularité que son chapeau m’avait cachée. Son front, naturellement haut, qu’exhaussaient encore ses cheveux rejetés en arrière, était en état de perpétuel mouvement. Par suite d’une infirmité nerveuse, ses muscles, secoués d’un spasme continu, tantôt se contractaient et tantôt produisaient une sorte de remous giratoire dont je n’avais, auparavant, jamais vu l’analogue. Cela me frappa sitôt qu’il se tourna vers nous en nous introduisant dans sa salle d’études ; et l’effet en était rendu plus singulier par le contraste avec la dure fixité des yeux gris, embusqués au fond de deux arcades palpitantes.

— Je regrette, dit-il, que Lady Rositer ne soit pas ici pour m’aider à vous y recevoir. À propos, Charles,