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Page:Doyle - Du mystérieux au tragique.djvu/52

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distinguais dans le plus petit détail le contenu des diverses vitrines.

Une veillée de ce genre est la meilleure des leçons ; car on n’a rien à faire que d’examiner à fond des choses devant lesquelles on passe d’ordinaire en ne leur prêtant qu’un intérêt médiocre. Derrière mon petit observatoire, j’employai les heures à étudier chaque pièce, depuis le grand coffre à momie posé contre le mur jusqu’à ces joyaux mêmes qui justifiaient notre présence, et qui étincelaient dans leur prison de verre juste au-dessous de nous. Il y avait, certes, dans les vitrines, bien des objets d’orfèvrerie, bien des pierres d’une valeur considérable ; mais les douze pierres merveilleuses de l’urim et thummim brûlaient de feux qui éclipsaient tout le reste. J’étudiai tour à tour les peintures funéraires de Sicara, les frises de Karnak, les statues de Memphis et les inscriptions de Thèbes ; mais toujours mes yeux revenaient à cette incomparable relique juive, et mon esprit au mystère qui l’entourait.

J’ai dit que contre le mur, à la droite de la porte — à la droite pour nous, qui la regardions juste en face, mais à la gauche en entrant, — il y avait un grand coffre à momie. On juge de notre ébahissement quand nous vîmes, lentement, le coffre s’ouvrir. Petit à petit, petit à petit, le couvercle glissa, la fente de l’ouverture se fit de plus en plus large ; et cela si doucement, si prudemment, que le mouvement était presque insensible. Nous regardions, retenant notre souffle. Alors, dans l’ouverture, apparut, blanche et maigre, une main qui repoussait le couvercle peint ; puis une autre main suivit ; et enfin un visage, un visage que nous connaissions bien l’un et l’autre, celui du professeur Andréas. Furtivement, comme un renard quitte son terrier, le vieillard sortit du coffre. Il tournait sans cesse la tête à droite, à gauche, faisant un pas, s’arrêtant, avançant d’un pas encore, — personnification véritable de la méfiance et de la ruse. Un bruit dans la rue l’immobilisa un instant, l’oreille tendue, prêt à rentrer dans sa cachette. Puis, sur la pointe des pieds, très doucement, très lentement, il reprit sa marche jusqu’à la vitrine au centre de la salle. Là, il tira de sa poche un trousseau de clefs, ouvrit la vitrine, en sortit le pectoral juif, et, l’ayant déposé devant lui sur la glace, se mit à l’attaquer avec une espèce d’outil brillant. Nous l’avions directement au-dessous de nous, et sa tête penchée nous cachait son travail ; mais à l’action de sa main nous le devinions terminant l’ouvre de dégradation qu’il avait si singulièrement entreprise.

La respiration saccadée de mon ami, la fébrilité de ses doigts noués à mon poignet, me disaient sa fureur au spectacle d’un tel vandalisme, et là où il devait le moins s’y attendre. Le même homme qui, pieusement incliné quinze jours auparavant devant l’inestimable relique, nous pénétrait de son antiquité et de sa sainteté, celui-là même lui infligeait aujourd’hui un traitement sacrilège ! C’était impossible, inconcevable ; et là, pourtant, sous la lumière blafarde, il y avait cette silhouette, cette tête grise penchée, ce coude contracté ! Quelle infernale hypocrisie ! Quelle profonde, quelle odieuse malice contre son successeur ce sinistre labeur nocturne révélait chez le professeur Andréas ! C’était douloureux à penser, terrible à observer. Moi qui n’ai pas, en ces matières, la sensibilité affinée d’un connaisseur, je souffrais devant cette mutilation délibérée d’une aussi vieille relique. J’éprouvai