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Page:Doyle - Du mystérieux au tragique.djvu/26

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le départ de mon frère, j’appris que Macloy retenait une cabine à bord de l’Etruria, je fus certain, autant que s’il me l’eût dit, qu’il passait en Angleterre pour tâcher de reprendre le faible Édouard et de le ramener dans les voies d’où je l’avais tiré. Incontinent, je résolus de faire, moi aussi, le voyage, et d’opposer mon pouvoir à celui de Macloy. Je considérais la partie comme perdue par avance ; mais j’estimais, et ma mère pensait de même, que je faisais mon devoir. Elle et moi, nous passâmes notre dernière nuit à prier ensemble pour mon succès ; et elle me remit une bible que mon père lui avait donnée lors de leur mariage au vieux pays, afin que je l’eusse toujours sur mon cœur.

« Je fis la traversée avec Sparrow Macloy et m’offris du moins le plaisir de troubler son jeu durant le voyage. Dès le premier soir, quand j’entrai au fumoir, je l’y trouvai présidant une table de jeu, devant une demi-douzaine de jeunes écervelés qui allaient en Europe, la bourse garnie et le crâne vide. Il organisait la partie et s’en promettait des bénéfices. J’eus vite fait de mettre ordre à tout cela.

« — Messieurs, dis-je, savez-vous avec qui vous jouez ?

« — De quoi vous mêlez-vous ? Occupez-vous de vos affaires ! hurla-t-il avec un blasphème.

« — Nommez-le toujours, cria l’une des dupes.

« — C’est Sparrow Macloy, le plus illustre fripon des États !

« Il se dressa d’un bond et saisit une bouteille. Mais il se souvint qu’il naviguait sous le pavillon du vieux pays où règnent l’ordre et la loi et où Tammany n’a rien à faire. La prison et les travaux forcés y attendent la violence et le meurtre ; et pas moyen de filer par une porte dérobée à bord d’un transatlantique.

« — Je prouverai ce que j’avance, repris-je. Retournez vos manches jusqu’à l’épaule ; et que mes paroles me rentrent dans la gorge si j’ai menti !

« Il devint blême et ne répliqua pas. Je connaissais, on le voit, la plupart de ses tours, et savais que, comme la plupart des gens qui trichent aux cartes, il devait avoir le long du bras un élastique avec, au-dessus du poignet, une pince servant à faire disparaître les mauvaises cartes, pour leur en substituer d’autres qu’il tenait cachées. Je ne me trompais pas. Il s’enfuit en vomissant contre moi des imprécations et nous ne le vîmes plus de toute la traversée. Pour une fois du moins, je fus à la hauteur de M. Sparrow Macloy.

« Mais il tenait sa revanche ; et quand il s’agit de me disputer mon frère, il eut, à tout coup, raison de moi. Durant les premières semaines, Édouard avait mené à Londres une conduite irréprochable, et il commençait à faire quelques affaires avec ses montres d’Amérique, quand le misérable se mit en travers de son chemin. Je fis de mon mieux, ce qui n’était guère. La première chose dont on me parla fut un scandale qui avait eu pour théâtre l’un des hôtels de Northumberland Avenue : un voyageur s’y était vu « refait » d’une grosse somme par deux compères ; et Scotland Yard instruisait. Je lus l’information dans un journal du soir : pas un instant je ne doutai que mon frère et Macloy ne fussent revenus à leurs anciennes pratiques. Je courus chez Édouard. On me dit qu’accompagné d’un grand Monsieur, en qui je reconnus Macloy, il avait quitté son logement en emportant ses affaires. La logeuse les avait entendus donner au cocher plusieurs adresses, notamment, en dernier lieu, celle