Ouvrir le menu principal

Page:Doyle - Du mystérieux au tragique.djvu/14

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Comment tout s’expliqua pour moi, je vais vous le dire. Une névralgie m’avait tenu éveillé toute la nuit, et, vers midi, j’avais pris, pour calmer un peu mes douleurs, une forte dose de chlorodyne. J’achevais à cette époque mon catalogue et travaillais tous les jours, de cinq à sept, dans la bibliothèque. Ce jour-là, je luttais contre le double effet de ma nuit d’insomnie et de mon narcotique. La bibliothèque, ai-je dit, avait un retrait où je me tenais d’habitude : je m’y installai résolument pour travailler. Mais la fatigue eut raison de moi ; à la fin, je me renversai sur mon canapé et tombai dans un profond sommeil.

Combien de temps je dormis, je n’en sais rien ; mais quand je m’éveillai il faisait nuit noire. Encore étourdi par la chlorodyne que j’avais prise, je demeurai là immobile, dans un état de demi-conscience. La vaste pièce, avec ses hauts murs couverts de livres, se dessinait confusément, obscurément, autour de moi. Une fenêtre, à l’autre bout, diffusait un peu de clarté lunaire ; si bien que j’aperçus, se silhouettant sur cet arrière-plan moins sombre, sir John Bollamore à sa table de travail. Sa tête bien plantée, au profil tranché, s’accusait en vigueur dans le faible rayonnement du carré qui lui servait de cadre. Il se pencha : j’entendis une clef tourner dans une serrure et du métal racler du métal. Comme dans un rêve, vaguement, je rattachai ces bruits à la boîte de laque placée devant lui. Il me sembla qu’il en avait retiré quelque chose, quelque chose de trapu et de baroque, et l’avait posé sur la table. Si grande était ma torpeur mentale, si complet mon hébétement, que je ne m’avisai pas que je violais l’intimité de sa vie puisqu’il croyait être seul dans la salle !

Et juste à l’instant où un sentiment d’horreur, m’envahissant, me rendait à moi-même, quand déjà je me soulevais à demi pour signaler ma présence, j’entendis un grattement métallique sinueux et bizarre, puis la voix.

Oui, c’était, sans erreur possible, une voix de femme ; mais une voix si chargée de supplication, d’émotion et de tendresse, que mes oreilles n’en oublieront jamais l’accent. Elle avait une espèce de résonance lointaine ; et les mots s’en détachaient très faibles, – faibles comme les derniers mots d’une mourante :

« Je ne vous quitte qu’en apparence, John, murmurait-elle. Je reste près de vous, mon coude contre le vôtre, en attendant que nous nous retrouvions. Je meurs heureuse en pensant que nuit et jour vous entendrez ma voix. Soyez fort, John ! soyez fort, jusqu’au jour de notre réunion définitive ! »

J’ai dit que je m’étais soulevé pour signaler ma présence. Mais pouvais-je la signaler tant que cette voix résonnait ? Je ne pouvais que rester là, dressé à mi-corps, paralysé, figé de surprise, écoutant ces paroles venues de loin, cette musicale prière ; et lui-même, tout entier à ce que disait la voix, Bollamore n’aurait pu m’entendre. Mais la voix se tut. Alors, je balbutiai des explications et des excuses. Il s’élança, tourna un commutateur électrique, et je le vis, les yeux enflammés, le visage convulsé de fureur, tel que l’avait vu, quelques semaines auparavant, la malheureuse femme de ménage.

— Vous ici, monsieur Colmore ! Qu’est-ce que cela veut dire ?

En mots haletants, je lui contai tout : ma névralgie, le narcotique, et comment j’avais cédé au sommeil, et comment je m’étais réveillé. À mesure