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Page:Doyle - Du mystérieux au tragique.djvu/13

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mieux. Près de lui, maintenant, je ne me sentirais plus tranquille.

Ainsi, la cause de cet esclandre, c’était la boîte de laque, la boîte dont sir John ne se séparait jamais ! Quel rapport y avait-il – et y avait-il un rapport quelconque – entre cette boîte et les secrètes visites de la dame dont j’avais entendu la voix ? La colère de sir John n’était pas moins tenace que violente : car depuis ce jour Mrs. Brown, la femme de ménage, disparut de la cuisine ; et Thorpe Place ne la revit plus.

Il me reste à dire par quel hasard singulier j’eus le mot de l’énigme et surpris le secret de sir John. Sans doute se demandera-t-on si ma curiosité ne l’emporta pas sur mes scrupules et si je ne condescendis pas au rôle d’espion. Et je ne puis empêcher qu’on le croie, pour peu qu’on le veuille. Je puis seulement garantir que les faits, si invraisemblables qu’ils paraissent, se passèrent exactement de la façon que voici.

Tout d’abord, le petit cabinet de la tour devint inhabitable par suite de l’effondrement d’une poutre de chêne vermoulue qui supportait le plafond. Un beau matin, rongée par l’âge, elle se rompit par le milieu, entraînant une quantité de plâtras dans sa chute. Par bonheur, sir John ne se trouvait pas à ce moment dans le cabinet. Sa précieuse boîte fut sauvée d’entre les décombres et transportée dans la bibliothèque, où désormais il la garda sous clef, dans son bureau. Sir John ne prit aucunes mesures pour réparer le dommage, et l’occasion ne s’offrit jamais à moi de rechercher le passage secret dont j’avais conjecturé l’existence. Quant à la dame, j’aurais cru que l’accident avait mis fin à ses visites si je n’avais, un soir, entendu Richards demander à Mrs. Stevens quelle était la dame qui avait eu un entretien avec sir John dans la bibliothèque. Je ne saisis pas la réponse de Mrs. Stevens ; mais je vis à son attitude que la question avait dû lui être posée d’autres fois.

— Vous avez entendu la voix, Colmore ? me demanda le régisseur.

Je confessai que je l’avais entendue.

— Qu’en pensez-vous ?

Je haussai les épaules et répliquai que je n’avais pas à me mêler de cette affaire.

— Voyons, voyons ! Vous êtes aussi curieux que n’importe qui d’entre nous. Est-ce un homme ou une femme ?

— Certainement, c’est une femme.

— D’où la voix venait-elle ?

— Du cabinet de la tour, avant la chute du plafond.

— Mais je l’ai entendue dans la bibliothèque la nuit dernière. Comme j’allais me coucher et passais devant la porte, j’entendis, aussi nettement que je vous entends, des plaintes et des prières. Peut-être est-ce une femme…

— Eh ! qui voulez-vous que ce soit ?

Il me regarda fixement.

— « Il y a plus de choses au ciel et sur la terre… », fit-il. Si c’est une femme, comment s’introduit-elle ?

— Je l’ignore.

— Moi aussi. Pourtant, si c’est ce que je… Mais pour un individu positif, pour un homme d’affaires au vingtième siècle, un pareil sujet de conversation frise le ridicule.

Là-dessus, il me tourna les talons. Et je compris ce qu’il ne disait pas. À toutes les histoires de revenants installées dans Thorpe Place, voilà qu’il s’en ajoutait une, sous nos yeux même ! Et sans doute y est-elle aujourd’hui établie en permanence : car si tout s’expliqua pour moi, il n’en fut pas de même pour les autres.