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Page:Doyle - Du mystérieux au tragique.djvu/109

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— Un mal très sérieux.

— Quelle sorte de mal ?

— Vous pouvez déchaîner des forces sur lesquelles vous n’avez pas d’empire,

— Des forces mauvaises ?

— Des forces inéprouvées.

— Vous dites qu’elles sont dangereuses. Dangereuses pour le corps ou pour l’âme ?

— Quelquefois pour l’un et pour l’autre.

Il y eut un silence, et l’obscurité parut devenir plus épaisse, cependant que le brouillard gris-jaune nouait ses fumées par dessus la table.

— Auriez-vous quelque question à poser, Moir ? demanda Deacon.

— Une seule. Est-ce que l’on prie dans votre monde ?

— On prie dans tous les mondes.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est reconnaître des forces extérieures à soi-même.

— À quelle religion appartenez-vous là-bas ?

—- Nous différons dans nos religions, comme vous.

— Vous ne possédez pas la certitude ?

— Nous avons seulement la foi.

— Ces questions de religion, interrompit le Français, vous intéressent, vous autres Anglais, qui êtes un peuple grave. Pour nous, elles manquent, de gaîté. Il me semble qu’avec le pouvoir dont nous disposons, nous serions en mesure de tenter quelque grande expérience, de quoi causer ensuite.

— Il ne saurait, dit Moir, rien y avoir de plus intéressant que ce qui nous occupe.

— À merveille, si c’est votre-avis, acquiesça le Français, d’un ton aigre. Pour ma part, tout ceci me fait l’effet du rebattu ; et puisqu’une grande force nous est donnée ce soir, j’aimerais la mettre à l’épreuve. Si vous avez d’autres questions à poser, posez-les ; après quoi nous pourrons toujours essayer quelque chose.

Mais le charme était rompu. Nous posâmes en vain questions sur questions : le médium resta muet sur sa chaise. Seul, le bruit profond et régulier de sa respiration trahissait sa présence. Sur la table, la fumée ne cessait pas de tournoyer.

— Vous avez troublé l’harmonie : n’attendez plus de réponse.

L’ombre parut redoubler dans la chambre, avec le silence. Le même sentiment d’appréhension qui m’avait si lourdement oppressé au début de la séance me pesa de nouveau sur le cœur. Les cheveux me picotaient aux racines.

— Ça opère ! ça opère ! cria le Français.

Il se fit dans sa voix comme un déchirement ; et je compris que chez lui aussi toutes les cordes étaient tendues à rompre.

Le brouillard transparent s’écarta peu à peu de la table, se mit à flotter mollement autour de la pièce, alla s’amonceler dans le coin le plus reculé et le plus sombre, pour finir par s’y agréger en un corps brillant, en un étrange et mobile noyau de lumière, mais de lumière non éclairante, et doué d’un éclat propre sans faculté de rayonnement. ? Il avait passé du gris-jaune à un rouge sinistre. Puis, sur ce noyau, s’enroula une substance noirâtre et fuligineuse, qui s’épaissit, durcit, devint encore plus dense, encore plus noire. Puis, la lumière s’évanouit, absorbée par ce qui s’était formé autour d’elle.

— Partie !

— Silence ! Il y a quelque chose dans la chambre.

Dans le coin où avait paru la lu-