Ouvrir le menu principal

Page:Doyle - Du mystérieux au tragique.djvu/106

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


tous les fils. Vous ne craignez pas le noir, Madame ? Quel plaisir qu’une pareille séance !

D’abord, l’obscurité parut absolue. Mais au bout de quelques minutes nos yeux s’y habituèrent, juste assez pour nous permettre de nous voir les uns les autres ; très confusément, certes, car je n’apercevais dans la chambre rien que le cercle immobile et sombre des figures. Tous, nous prenions la chose à cœur, beaucoup plus que jamais auparavant.

— Vous mettrez vos mains devant vous : il n’y a pas à craindre que nous nous touchions, étant si peu nombreux devant une table si grande. Vous, Madame, vous vous replierez sur vous-même. Si le sommeil vient, vous ne lutterez pas. Du silence, à présent. Et attendons.

Alors, en silence, nous attendîmes, fixant l’ombre devant nous. Une pendule faisait tic-tac dans le vestibule. Un chien, au loin, aboyait par intermittences. Une fois ou deux, un cab passa bruyamment dans la rue, et l’éclair de ses lanternes, par l’intervalle des rideaux, déchira gaiement l’opacité de nos ténèbres. J’éprouvais ces malaises physiques que m’avaient rendus familiers nos séances précédentes : froid dans les pieds, picotements dans les mains, chaleur dans les paumes, impression de courant d’air dans le dos. Il me venait aux avant-bras, et plus spécialement, me semblait-il, à l’avant-bras gauche, qui était le plus rapproché de notre visiteur, d’étranges petits élancements, dus sans doute à quelque trouble du système vasculaire, mais dignes néanmoins d’attention. En même temps, j’avais le sentiment d’une expectative presque douloureuse. Et le silence sévère gardé par mes compagnons me laissait deviner chez eux une tension nerveuse non moindre que la mienne. Tout d’un coup, il y eut, dans l’obscurité, un son bas et sifflant, la respiration mince et pressée d’une femme.

Puis, la respiration se fit encore plus pressée et plus mince, comme entre des dents serrées ; puis, elle s’arrêta, dans un grand soupir accompagné d’un sourd bruissement de robe.

— Qu’y a-t-il ? Est-ce que tout va bien ? demanda quelqu’un dans l’ombre.

— Oui, dit le Français, tout va bien. C’est Madame. Elle vient de tomber en catalepsie. Maintenant, Messieurs, si vous voulez bien vous tenir tranquilles, vous verrez, j’imagine, quelque chose qui vous intéressera.

Encore le tic-tac dans le vestibule. Encore la respiration du médium, plus profonde, à présent, et plus pleine. Encore, par instants, la lueur fugitive, et toujours plus agréable, des lanternes d’un hansom. Sur quel abîme nous jetions un pont ! D’un côté, le monde éternel, dont le voile se soulevait à demi ; de l’autre, les cabs de Londres I La table frémissait de pulsations puissantes. Sous nos doigts, elle se balançait avec certitude, en cadence, d’un mouvement facile, plongeant et creusant. Toute sa substance rendait de petits claquements secs, de petits craquements brusques, les crépitements d’un feu de file ou d’un feu de salve, les pétillements d’un fagot qu’on allume par une nuit glaciale.

— Il y a beaucoup de pouvoir, annonça le Français. Je le constate par la table.

J’avais cru d’abord à une illusion personnelle, mais tout le monde pouvait maintenant s’en apercevoir comme moi : une lumière phosphorescente, d’un gris jaunâtre — et je devrais