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Page:Doyle - Du mystérieux au tragique.djvu/10

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lettres de sa femme. Quand d’aventure il s’absente, ne fût-ce qu’une nuit, il emporte la boîte de laque. Je vous en ai dit là, Colmore, plus que je n’aurais dû peut-être ; mais j’attends de vous la pareille s’il vous arrivait jamais d’apprendre quelque chose d’intéressant.

Je voyais le brave homme consumé de curiosité et un peu piqué de ce que moi, le dernier venu, j’eusse trouvé accès le premier dans la chambre interdite. Mais cette particularité me haussa dans son estime ; et nos rapports en devinrent plus étroits.

En même temps, je sentis croître mon intérêt pour la silencieuse et majestueuse personne de sir John. Je commençai à comprendre le regard étrangement humain de ses yeux et les sillons profonds de son inquiète figure. Il soutenait une bataille sans trêve ; il maintenait à longueur de bras, du soir au matin, un horrible adversaire qui essayait de s’accrocher à lui pour jamais, un adversaire qui, s’il parvenait à l’enserrer dans ses griffes, lui dévorerait le corps et l’âme. Tandis que je l’observais, morose et courbé, allant et venant par le corridor ou se promenant dans le jardin, il me semblait voir le danger prendre forme, et le plus répugnant, le plus redoutable des esprits malins se blottir dans l’ombre même de cet homme, comme un fauve intimidé se fait tout petit près de son gardien, en attendant la première minute d’inattention pour lui sauter à la gorge. Et la femme morte, la femme qui avait consacré sa vie à le préserver du péril, se représentait, elle aussi, à mon imagination ; et je la voyais, ombre charmante, tendre sans cesse des bras protecteurs à l’homme qu’elle aimait.

Une divination subtile l’avertit de la sympathie qu’il m’inspirait ; et il sut, à sa manière, sans se départir de son silence, me montrer qu’il y était sensible. Il m’invita même un après-midi à partager sa promenade. Si nous n’échangeâmes pas deux mots en cette circonstance, du moins il me donna là une marque de confiance qu’il n’avait encore donnée à personne. Il me demanda aussi de dresser le catalogue de ses livres, qui constituaient l’une des plus belles bibliothèques privées de l’Angleterre : en sorte que je passai des heures, le soir, en sa présence sinon en sa compagnie, lui à son bureau, lisant, moi dans un petit retrait près de la fenêtre, remettant de l’ordre parmi le chaos des volumes. En dépit de ces relations étroites, il ne m’invita plus à entrer dans la chambre de la tour.

Sur ces entrefaites, un incident vint bouleverser mes sentiments, changer ma sympathie en répulsion, me prouver que Bollamore restait l’homme qu’il avait toujours été, mais compliqué d’un hypocrite. Voici comment les choses se passèrent.

Miss Witherton avait dû se rendre un soir à Broadway, le village voisin, où elle chantait dans un concert de charité. J’allai, selon ma promesse, l’y chercher pour la reconduire. La grande allée longe la tour de l’est, et j’observai en passant qu’il y avait de la lumière dans la chambre ronde. Nous étions en été ; la fenêtre, un peu au-dessus de nous, était ouverte. Absorbés par la conversation, nous avions fait halte sur la pelouse bordant la vieille tour. À ce moment, quelque chose coupa net notre entretien et nous détourna de nos affaires personnelles.

Une voix parlait, sans conteste une voix de femme. Elle parlait si bas que nous ne l’eussions pas entendue sans le calme de l’atmosphère ; mais,