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temps que m’étranglent votre pain et votre sel ! Voilà pourquoi m’écrasaient vos moelleux édredons. Voilà pourquoi vos sucreries m’étaient plus brûlantes que le poivre de Cayenne ! Non, colonel, soyez heureux tout seul et laissez Foma suivre, sac au dos, son douloureux calvaire. Ma décision est irrévocable, colonel !

— Non, Foma, non ! Il n’en sera pas ainsi ! Il n’en peut être ainsi, gémit mon oncle écrasé.

— Il en sera ainsi, colonel, et cela doit être ainsi ! Je vous quitte dès demain. Répandez vos millions ; parsemez-en toute ma route jusqu’à Moscou ; je les foulerai aux pieds avec un fier mépris. Ce pied que vous voyez, colonel, piétinera, écrasera, souillera vos billets de banque et Foma Fomitch se nourrira exclusivement de la noblesse de son âme. La preuve est faite ; j’ai dit : adieu, colonel ! Adieu, colonel !

Il fit derechef un mouvement pour se lever.

— Pardon, Foma, pardon ! Oublie ! dit encore mon oncle d’un ton suppliant.

— Pardon ? Qu’avez-vous besoin de mon pardon ? Admettons que je vous pardonne ; je suis chrétien et ne puis pas ne pas pardonner ; j’ai déjà presque pardonné ! Mais décidez vous-même ; cela aurait-il le sens commun ? serait-il digne de