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Dans le combat entre les compagnies qui prend une tournure si grave, les Bourgeoys cherchent avec anxiété les hommes qui pourront les aider. On ne se battra pas avec des gants remplis de bourre.

— Ce qui manque à toutes les compagnies, poursuit Cournoyer, ce sont des hommes bien doués… qui veulent réussir… Qui veulent réussir, c’est-à-dire sont disposés à accomplir ce qu’il faut pour réussir. Le chemin du succès ne peut pas être toujours agréable, n’est-ce pas ? Parfois, il faut marcher sur ses propres répugnances… S’il y a une route qui doive être pénible, ne trouvez-vous pas que c’est justement celle-là… Puis Cournoyer le conduit à l’intérieur du fort. Une porte s’ouvre : Montour se tient devant le Marquis. Celui-ci se lève, laissant une signature inachevée :

— Monsieur Montour, Monsieur Montour, dit-il avec son accent anglais… Je vous remercie beaucoup au nom de la Compagnie. Avec nous, vous irez loin ; vous irez loin si vous continuez…

Quelques minutes plus tard, Montour se retire, comblé. Mais son esprit froid comprend que c’est l’indiscrétion du lac à la Vase qui lui vaut aujourd’hui ces confidences. On a compris son ambition, sa largeur d’esprit ; on sait qu’il est prêt à tout ; on a mis quelque confiance dans ses talents. Souvent, les compagnies ont des tâches louches à confier à des subordonnés qui ne se scandalisent pas facilement. D’ailleurs, son expérience personnelle l’a déjà convaincu : les voyageurs trop honnêtes ne reçoivent pas d’encouragement ; les besognes pénibles leur sont réservées ; on n’a de cesse qu’ils ne deviennent ivrognes, cousus de dettes ou libertins. Car comment laisser des yeux trop honnêtes regarder à loisir certains spectacles ?

Les voyageurs de Rabaska, le district pelletier le plus éloigné, n’ont pas le temps de venir jusqu’au Grand Portage pour déposer les fourrures et prendre les marchandises de traite ;

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