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Dans leurs loges coniques, les Indiens se remettent à boire. Une lamentation solitaire parfois, puis un chœur de cris et de gémissements. Afin d’éviter les accidents, Montour a ordonné, comme d’habitude, de saisir toutes les armes des sauvages et de les déposer dans le fort.

Péniblement, la nuit s’avance dans cette folie de luxure, de clameurs et de rixes.

Et voilà que sur la plaine, au loin, s’entendent de sourds battements rythmiques : les Sioux, ce sont les Sioux des prairies, les Sioux sanguinaires, sur leurs chevaux sauvages. Pour selle, ils ont des peaux de bison ; pour rênes, des lanières de cuir brut.

D’abord, c’est une ruée à toute allure, au grand galop, dans la nuit ; puis les Indiens mettent les chevaux au pas pour éviter tout bruit. Ils savent où aller, ils n’hésitent pas. Une heure, deux heures de marche, et ils entendent les Saulteurs avinés hurler leur joie stridente.

Ils attachent les chevaux. Trois ou quatre éclaireurs partent en reconnaissance et reviennent. Tous se concertent un moment, puis se glissent sous les arbres, se dispersent, s’arrêtent enfin, deux par deux, trois par trois. Assis par terre, ils passent leurs ornements de guerre et leur collier de plumes d’aigle ; avec de la terre rouge et de la terre blanche, ils dessinent sur leur corps et leur figure de hideux et terrifiants dessins. Ils enterrent du duvet de cygne, des cailloux colorés en rouge, plantent au-dessus de cette offrande des branches de saule sans écorce. Pour se concilier les dieux de la guerre, ils abandonnent de vieux mocassins, des scalps, des lanières de cuir, des fouets.

En silence, ils vont se placer autour du camp des Saulteurs. Aucun signal, aucune harangue. L’Orient diffuse une lumière blanche ; des lambeaux de neige encore épandus dans la forêt répandent une clarté blafarde. Ils entrevoient le sombre flottement des masses d’arbres et le cube noir du fort.

Subitement le soleil lance un rayon. Le cri de guerre en bouche, les Sioux s’élancent. Les Saulteurs, femmes et enfants,

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