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traîne, ériger la tente, couper le bois, dépecer les bêtes abattues, fabriquer les vêtements, porter les bébés sur son dos, surveiller le fumage des viandes, être battue, voilà quel sera son lot. Parfois les plus malheureuses se tuent de désespoir. « Pauvre enfant, se dit souvent Turenne, profite de ta jeunesse. »

Deux ou trois fois, Nicolas Montour se trouve au dehors du fort au moment où ils partent tous deux pour lever des pièges ; d’un regard de côté glissé entre les paupières, il les suit.

Quelques jours se passent. Puis un soir José Paul aborde Turenne.

— Tu rencontres Lune trop souvent.

— Oui ?

— Je l’ai demandée en mariage.

— Toi, José Paul, tu l’as demandée en mariage ?

— Oui. À Montour. Il me l’a promise.

— Tu n’épouseras pas Lune.

— Non ? Et qui m’en empêchera.

Alors a lieu un combat brutal entre les deux hommes. La boisson, le tabac ont miné la forte constitution du métis. Il résiste à peine quelques minutes.

Puis Louison Turenne réfléchit. Ce combat ne règle rien. Quelquefois, il a vu des engagés épouser des fillettes indiennes de huit à douze ans. Et la Compagnie, pour garder ses voyageurs dans les pays d’En-Haut, tolère cette licence ; elle montre l’indulgence qui l’aidera à conserver son personnel. Et cette préoccupation explique bien des choses, le libertinage et la dissolution des mœurs, par exemple.

Quelle sera l’existence de Lune si elle devient l’épouse du métis ? Un enfer pendant deux ou trois ans, puis l’abandon auprès des forts, l’avilissement.

Autrefois, Turenne n’aurait rien compris sans que tout lui fût expliqué. Maintenant il devine tout de suite que Nicolas Montour a préparé ce piège. Il veut que Turenne aille lui demander que ce mariage ne se fasse point. Turenne peut

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