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Ensuite le bourgeoys les écoute parler et il les interroge minutieusement et longuement. Il recueille avec soin racontars, récits et rumeurs. Des nouvelles le laissent inquiet parfois.

Montour devine que les agissements des tribus durant l’été et leurs dispositions présentes ne sont pas une matière indifférente. À un moment donné, le bourgeoys donne même l’ordre de déclouer des caisses de fusils et d’ouvrir des sacs de balles. Des sentinelles veillent la nuit, et les pagayeurs surveillent les rives durant le jour. Il semble que la brigade soit entrée dans un pays ennemi.

Après avoir dépassé la fourche, à la Montée, le bourgeoys achète quelques chevaux. Il invite Montour à se mettre en selle. Et tous deux se lancent à fond de train sur les prairies dont ils viennent d’atteindre la lisière. Depuis longtemps déjà la Saskatchewan les côtoyait. Elles étaient apparues à différentes reprises, enfonçant une pointe aiguë à travers la forêt ; maintenant, elles ont non seulement atteint le rivage sud, mais elles ont traversé l’eau, et elles s’étalent, se déroulent, venues du sud, d’une distance infinie, encore pâles et vertes malgré les premières gelées de l’automne. Et les engagés gravissent les berges pour regarder l’infini qui s’est ouvert sur le pays ; quelquefois, dans cette immensité, comme une goélette perdue en mer, une îlette de bois tremble au vent, très loin.

Le bourgeoys et Montour excitent leurs chevaux sur cette aire sans frontière. Mais le premier ne cesse d’être aux aguets. Et, à la moindre alerte, ils se replient sur les canots, petits points noirs qui se déplacent lentement entre les allaises au fond de la rivière.

Et voici que sur les plaines apparaissent de vastes masses mouvantes.

— La vache grasse ! Les bœufs ! crient les voyageurs tout excités.

Après le maïs du Grand Portage, le riz sauvage du fort du lac à la Pluie, le pemmican du Bas-de-la-Rivière, voici la terre promise et la viande fraîche des prairies.

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