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d’un mille qui impose des fatigues au début, elle commence de refouler le courant violent et régulier des eaux boueuses. Pendant des centaines de milles, à travers les prairies, jusqu’aux Rocheuses, aucun rapide, aucune chute n’interrompt leur écoulement.

Mais les engagés doivent abandonner rapidement la rame pour la haussière. Pendant une semaine, sur une distance de cent vingt-cinq milles, ils touent les canots à la cordelle au fond de ce fossé dont les hautes berges les empêchent de voir le pays. Ils trébuchent sur des cailloux, ils enfoncent dans de la boue, ils chancellent sur le sol inégal ; la haussière s’accroche aux pierres, aux chicots, aux souches échouées. Sans perdre courage, bêtes de somme, ils repartent au pas de course, accomplissant ce remorquage pénible.

Sur leur route, ils rencontrent de nombreux déserts abandonnés : tronçons de cheminées, murs et palissades qui pourrissent, clairières qui se referment, sentiers qui montent vers la plaine de plus en plus rapprochée, indiquent les emplacements des anciens forts. Quelques-uns ont été florissants aux jours encore rapprochés du régime français ; les autres, plus récents, ont été abandonnés par la Compagnie du Nord-Ouest ou les autres sociétés qui l’ont précédée. Elles n’attendent pas les fourrures, les compagnies canadiennes. Au contraire, elles suivent les sauvages dans leurs déplacements, changent sans cesse l’emplacement de leurs factoreries, entraînent les tribus dans les districts où le castor abonde. Jamais leurs cheminées ne furent longtemps au même endroit.

Le bourgeoys travaille sur sa cassette, au fond du canot, et Montour examine le pays. À de nombreux indices, il perçoit vite que l’atmosphère n’est pas la même ici qu’au lointain pays de Rabaska.

Parfois, la brigade rencontre des groupes d’indiens : Gens de Marais, mal vêtus, faméliques, qui vivotent l’été d’un peu de pêche. Ils offrent du poisson, de la viande ou des baies séchées. En échange, Mackenzie leur donne quelques marchandises et surtout du « lait nouveau », l’eau-de-vie qu’ils réclament avec des vociférations après la longue abstinence de l’été.

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