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Nicolas Montour rentre au fort. À peine le temps de dire un mot à Philippe Lelâcheur : Lenfesté l’attend dans son cabinet.

Après avoir soigneusement fermé la porte, celui-ci, nerveux, ouvre l’attaque. Depuis quand Montour se croit-il le chef du fort ? De quel droit a-t-il assumé le premier rôle, donné l’ordre de transporter autant de marchandises en dehors des magasins, amené autant d’engagés avec lui ?

Montour demeure impassible ; il se débarrasse d’une lourde cloque, de ses mitaines et de son casque ; il se frotte les mains au-dessus de la flamme, allume sa pipe. Puis il s’assoit en face de Lenfesté.

Les paroles acerbes, les injures, il n’en a cure. Rien ne s’émeut en lui. Pourquoi répondre ? Au fond, rien de plus simple, car les mots ne signifient jamais rien ; ce sont les situations qui comptent.

— J’ai voulu prendre vos ordres et…

— Il fallait attendre.

— Oui ? Louis Cayen aurait-il attendu, lui ?… Et le bourgeoys, qu’aurait-il pensé des motifs de ce délai ?

Au Grand Portage, l’été précédent, la Compagnie a décidé, pour déraciner un grand mal, d’exclure de son sein les commis, les interprètes, les guides, les bourgeoys même qui commettraient des excès de boisson. Lorsqu’il a cédé à sa passion, en compagnie de Marc Tangon, Lenfesté est donc venu en contravention d’un règlement sévère de la Compagnie. Il le sait ; et Montour le sait aussi. Et il sait aussi que Lenfesté est à sa merci, parce qu’il s’est enivré un jour où il y avait d’importantes décisions à prendre.

— Alors, dans les circonstances, j’ai agi au meilleur de ma connaissance… Il fallait agir tout de suite.

Montour rend compte de son expédition. Passant sous silence ses manœuvres et ses tractations, il appuie sur le résultat final, mais sans effronterie et sans outrecuidance.

— Notre stock de marchandises est épuisé, alors ?

— Presque. Mais tout d’abord, les Indiens ont actuellement

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