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LE MYSTÈRE DES MILLE-ÎLES

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me administrateur de mes biens un certain Jarvis Dunn, en qui il avait toute confiance.

« Quand John mourut, j’éprouvai une grande douleur et je me disposai à vivre dans une retraite absolue, fidèle à sa mémoire. Mon rêve de bonheur, que j’avais si longtemps poursuivi, m’échappait au moment où je croyais en jouir ; j’entendais ne pas le refaire.

« J’entrevoyais donc, devant moi, une vie bien triste, mais calme. J’aurais consacré mes revenus à l’entretien et à l’embellissement du château et de l’île et, aussi, à l’élaboration des collections d’objets d’art ébauchées par mon mari. J’aurais de la sorte travaillé à réaliser l’ambition de John. Il voulait créer, en Amérique, un domaine d’une beauté indiscutable, qui aurait fait l’admiration des touristes, à l’égal des endroits célèbres d’Europe : château du Rhin, ou de la Loire ; villa Médicis, ou villa d’Este. De plus, il désirait établir des collections artistiques qui auraient rivalisé avec les plus belles du monde. Ce qu’il n’avait pu réaliser, j’en ferais l’œuvre de ma vie.

« Comme je me trompais ! Tous mes projets furent anéantis de la façon que vous allez constater.


— IV —


— Quelques jours après les funérailles de John, je me trouvais encore à New-York.

« Un soir, je reçois la visite de Jarvis Dunn et d’Edward McIntire, le neveu de mon mari.

« Il n’y avait rien d’extraordinaire dans la démarche de Jarvis. N’était-il pas chargé de l’administration de ma fortune et ne devait-il pas ressentir le besoin de me parler de mes intérêts ?

« Mais pourquoi se faisait-il accompagner d’Edward ? La présence de ce dernier était, non seulement inutile, mais déplacée et même insolite. Ne semblait-il pas vouloir surveiller dès le début la fortune qui devait lui revenir ? Cette idée s’imposa à mon esprit dès que j’aperçus le jeune homme et je considérai son acte comme un manque total de tact.

« Cependant, mon mari m’avait inspiré une telle confiance en Jarvis Dunn, que je ne m’en inquiétai pas plus sur le moment, persuadée que cet homme ne ferait rien qui pût me nuire en quoi que ce soit.

— Chère Madame, commença Jarvis, il m’en coûte de troubler votre solitude pour venir vous parler d’affaires. Je m’en suis abstenu jusqu’ici ; mais il faut enfin s’y résoudre. Mon devoir m’impose de vous exposer toute la situation.

— Je vous remercie, répondis-je ; mais je m’en remets à vous, assurée que tout ira pour le mieux.

— Cependant, madame, reprit-il, il serait peut-être utile de vous expliquer…

— Oh ! non ! je vous en prie. Je suis incapable, pour le moment, d’étudier un bilan. Je suppose que toutes les affaires de mon mari étaient en ordre. Vous n’avez donc qu’à leur laisser suivre leur cours, tout en surveillant les circonstances qui pourraient les affecter. Tout ce que vous ferez me conviendra.

Après avoir jeté un coup d’œil à son compagnon, mon homme répondit :

— Je n’insisterai donc pas sur l’aspect technique de votre situation financière. Mais permettez-moi d’aborder un sujet plus intime. L’amitié dont votre mari m’honorait me fait un devoir, en effet, de vous offrir le secours de mon expérience dans la vie où vous entrez, sans parents, sans amis, sans appui d’aucune sorte. Du moins, si vous le jugez à propos, car je n’oserais jamais vous imposer des conseils importuns.

— De nouveau, je vous remercie et croyez bien qu’à l’occasion, je ne manquerai pas d’avoir recours à l’aide que vous m’offrez si généreusement.

Les dernières paroles de Jarvis m’avaient intriguée et c’est pourquoi je lui fis cette réponse si peu compromettante.

— Alors, reprit-il, je me sens à l’aise pour continuer… Avez-vous songé à organiser votre vie ?

— Certainement.

— Puis-je vous demander quelles sont vos intentions ?

— Très simples : je vivrai au manoir des Mille-Îles une grande partie de l’année avec des serviteurs de confiance. Puis je voyagerai en Europe, pour y chercher des œuvres d’art.

— Évidemment, vous êtes libre de vos actions. Mais avez-vous réfléchi que vous vous lasserez de cette vie, que l’existence d’une femme seule est intenable ? Tant d’autres, avant vous, avaient fait le même rêve, qui ont dû ensuite déchanter ! Une femme, surtout une femme jeune, belle et riche, est en lutte à tant de convoitises, d’assauts ! Elle est faible et, bientôt, elle succombe.

— Où voulez-vous en venir ?

— À ceci : malgré votre deuil récent et les souvenirs d’un passé tout proche, vous devriez