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LE MYSTÈRE DES MILLE-ÎLES

M. Legault regarda sa compagne en souriant et dit :

— Qu’en savez-vous ? La passion est de tous les âges et de tous les temps et, si l’on voulait bien regarder sous les apparences, on apercevrait autour de soi des tragédies aussi poignantes que celles des siècles révolus. Les dagues et les rapières étaient plus poétiques que les brownings et les tueries plus fréquentes alors que maintenant, je vous l’accorde. Mais les drames intimes, qui détruisent une vie et font souffrir plus sûrement que les poignards, se produisent aussi souvent en notre âge prosaïque.

— Vous avez raison. Mais ces drames ne se jouent plus dans des châteaux romantiques. Celui-ci, par exemple, ne doit avoir été témoin que de bals aux sons du jasz. Il semble d’ailleurs inhabité et abandonné par des propriétaires qui après avoir été séduits par la beauté du site, se sont lassés de sa sauvagerie, leur âme n’étant pas assez affinée pour en découvrir toutes les grandeurs.

— Plus simplement, rétorqua l’un des membres du groupe, ils abandonnèrent cette île parce qu’elle est inhabitable. Regardez. Les murs du château touchent au sommet du rocher. L’espace est si restreint, que l’édifice doit l’occuper entièrement ; impossible, sans doute, de poser le pied hors de la maison sans tomber à l’eau. Et, comme il est fort désagréable de passer tout un été entre quatre murs, fussent-ils princiers, les hôtes de céans déguerpirent. Il n’y a rien de romanesque là-dedans, Mademoiselle.

M. Legault fumait son cigare d’un air pensif, depuis quelques instants, semblant hésiter à prendre une décision. Enfin, il releva la tête, son parti pris.

— La vie n’est pas aussi simple que vous le croyez, Jean. Et votre pessimisme, mademoiselle Yolande, dénote bien votre délicieuse jeunesse.

— Comment ! le pessimisme est un signe de jeunesse, maintenant ?

— Cela vous semble paradoxal ; mais c’est bien vrai. On dit habituellement que les jeunes sont désespérément optimistes. La vérité est que leurs vues sur la vie sont teintées, à parties égales, d’optimisme et de pessimisme exagérés : optimisme pour ce qui regarde leurs propres forces ; pessimisme à l’égard du monde tel que l’ont fait les générations précédentes. L’âge mûr n’est pas pessimiste. Il est sceptique. Ce n’est pas la même chose.

— Tout à l’heure, vous étiez poète. Vous voilà maintenant philosophe. Quel homme complet.

— Je ne suis ni poète, ni philosophe. J’ai réfléchi un peu sur le mystère de l’existence, voilà tout.

— Mais dites-moi comment mes réflexions sur ce château vous font croire à mon pessimisme.

— C’est ce que vous avez dit sur le matérialisme de nos contemporains qui m’y a fait penser. À votre avis, notre âge ne peut plus connaître les grandes passions. Voilà où votre pessimisme vous trompe. Que diriez-vous si je vous apprenais que ce château même, si près de vous, est lié à une histoire plus dramatique que celles des livres.

— Il y a une histoire ? s’exclamèrent les interlocuteurs de l’ancien commerçant.

— Oui, une belle histoire d’amour, où rien ne manque : beauté, passion, folie et mort. Une histoire qui n’aurait pas déparé la mémoire des castels qui ont servi de modèles à celui-ci. Dans un autre temps, les poètes l’auraient décrite comme celle de Tristan et Yseult.

— Comme c’est palpitant ! dit Yolande Mercier. Et vous la connaissez, cette histoire ?

— Bien sûr !

— Racontez !

— C’est un peu long.

— Peu importe. Dites.

— Eh bien, voilà.

Tout le groupe se rapprocha. On tira des chaises et on fit cercle autour de M. Legault, qui se recueillait pour ordonner son récit.


— IV —


— Vous ne connaissez pas cette petite île, commença M. Fizalom Legault. Oui, vous l’avez regardée attentivement pendant plusieurs minutes. Vous avez détaillé chaque pied carré de la surface du rocher et vous avez braqué vos jumelles sur les tours du château. Mais vous ne pouviez en apercevoir qu’un côté, celui, précisément, qui livre le moins de l’intrigue. Vous êtes d’ailleurs aussi renseignés que tous les autres touristes ordinaires. Ce qui fait un des principaux charmes de cet endroit, c’est que, pour découvrir une partie appréciable de ses beautés, il faut se donner du mal et se rendre où les