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242 Objections diverses.  

vigie, selon la remarque de M. Chauncey Wright. Sir S. Baker attribue à cette cause le fait qu’il n’y a pas d’animal plus difficile à chasser que la girafe. Elle se sert aussi de son long cou comme d’une arme offensive ou défensive en utilisant ses contractions rapides pour projeter avec violence sa tête armée de tronçons de cornes. Or, la conservation d’une espèce ne peut que rarement être déterminée par un avantage isolé, mais par l’ensemble de divers avantages, grands et petits.

M. Mivart se demande alors, et c’est là sa seconde objection, comment il se fait, puisque la sélection naturelle est efficace, et que l’aptitude à brouter à une grande hauteur constitue un si grand avantage, comment il se fait, dis-je, que, en dehors de la girafe, et à un moindre degré, du chameau, du guanaco et du macrauchenia, aucun autre mammifère à sabots n’ait acquis un cou allongé et une taille élevée ? ou encore comment il se fait qu’aucun membre du groupe n’ait acquis une longue trompe ? L’explication est facile en ce qui concerne l’Afrique méridionale, qui fut autrefois peuplée de nombreux troupeaux de girafes ; et je ne saurais mieux faire que de citer un exemple en guise de réponse. Dans toutes les prairies de l’Angleterre contenant des arbres, nous voyons que toutes les branches inférieures sont émondées à une hauteur horizontale correspondant exactement au niveau que peuvent atteindre les chevaux ou le bétail broutant la tête levée ; or, quel avantage auraient les moutons qu’on y élève, si leur cou s’allongeait quelque peu ? Dans toute région, une espèce broute certainement plus haut que les autres, et il est presque également certain qu’elle seule peut aussi acquérir dans ce but un cou allongé, en vertu de la sélection naturelle et par les effets de l’augmentation d’usage. Dans l’Afrique méridionale, la concurrence au point de vue de la consommation des hautes branches des acacias et de divers autres arbres ne peut exister qu’entre les girafes, et non pas entre celles-ci et d’autres animaux ongulés.

On ne saurait dire positivement pourquoi, dans d’autres parties du globe, divers animaux appartenant au même ordre n’ont acquis ni cou allongé ni trompe ; mais attendre une réponse satisfaisante à une question de ce genre serait aussi déraisonnable que de demander le motif pour lequel un événement de l’histoire de