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218 Difficultés de la théorie.  

par hérédité ; en conséquence, bien que certainement chaque individu soit parfaitement approprié à la place qu’il occupe dans la nature, beaucoup de conformations n’ont plus aujourd’hui de rapport bien direct et bien intime avec ses nouvelles conditions d’existence. Ainsi, il est difficile de croire que les pieds palmés de l’oie habitant les régions élevées, ou que ceux de la frégate, aient une utilité bien spéciale pour ces oiseaux ; nous ne pouvons croire que les os similaires qui se trouvent dans le bras du singe, dans la jambe antérieure du cheval, dans l’aile de la chauve-souris et dans la palette du phoque aient une utilité spéciale pour ces animaux. Nous pouvons donc, en toute sûreté, attribuer ces conformations à l’hérédité. Mais, sans aucun doute, des pieds palmés ont été aussi utiles à l’ancêtre de l’oie terrestre et de la frégate qu’ils le sont aujourd’hui à la plupart des oiseaux aquatiques. Nous pouvons croire aussi que l’ancêtre du phoque n’avait pas une palette, mais un pied à cinq doigts, propre à saisir ou à marcher ; nous pouvons peut-être croire, en outre, que les divers os qui entrent dans la constitution des membres du singe, du cheval et de la chauve-souris se sont primitivement développés en vertu du principe d’utilité, et qu’ils proviennent probablement de la réduction d’os plus nombreux qui se trouvaient dans la nageoire de quelque ancêtre reculé ressemblant à un poisson, ancêtre de toute la classe. Il est à peine possible de déterminer quelle part il faut faire aux différentes causes de changement, telles que l’action définie des conditions ambiantes, les prétendues variations spontanées et les lois complexes de la croissance ; mais, après avoir fait ces importantes réserves, nous pouvons conclure que tout détail de conformation chez chaque être vivant est encore aujourd’hui, ou a été autrefois, directement ou indirectement utile à son possesseur.

Quant à l’opinion que les êtres organisés ont reçu la beauté pour le plaisir de l’homme — opinion subversive de toute ma théorie — je ferai tout d’abord remarquer que le sens du beau dépend évidemment de la nature de l’esprit, indépendamment de toute qualité réelle chez l’objet admiré, et que l’idée du beau n’est pas innée ou inaltérable. La preuve de cette assertion, c’est que les hommes de différentes races admirent, chez les femmes,