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160 Lois de la variation.  

beaucoup de bons observateurs, surtout par les botanistes. Toutefois, je ne donnerai ici aucun exemple, car je ne vois guère comment on pourrait distinguer, d’un côté, entre les effets d’une partie qui se développerait largement sous l’influence de la sélection naturelle et d’une autre partie adjacente qui diminuerait, en vertu de la même cause, ou par suite du non-usage ; et, d’un autre côté, entre les effets produits par le défaut de nutrition d’une partie, grâce à l’excès de croissance d’une autre partie adjacente.

Je suis aussi disposé à croire que quelques-uns des cas de compensation qui ont été cités, ainsi que quelques autres faits, peuvent se confondre dans un principe plus général, à savoir : que la sélection naturelle s’efforce constamment d’économiser toutes les parties de l’organisme. Si une conformation utile devient moins utile dans de nouvelles conditions d’existence, la diminution de cette conformation s’ensuivra certainement, car il est avantageux pour l’individu de ne pas gaspiller de la nourriture au profit d’une conformation inutile. C’est ainsi seulement que je puis expliquer un fait qui m’a beaucoup frappé chez les cirripèdes, et dont on pourrait citer bien des exemples analogues : quand un cirripède parasite vit à l’intérieur d’un autre cirripède, et est par ce fait abrité et protégé, il perd plus ou moins complètement sa carapace. C’est le cas chez l’Ibla mâle, et d’une manière encore plus remarquable chez le Proteolepas. Chez tous les autres cirripèdes, la carapace est formée par un développement prodigieux des trois segments antérieurs de la tête, pourvus de muscles et de nerfs volumineux ; tandis que, chez le Proteolepas parasite et abrité, toute la partie antérieure de la tête est réduite à un simple rudiment, placé à la base d’antennes préhensiles ; or, l’économie d’une conformation complexe et développée, devenue superflue, constitue un grand avantage pour chaque individu de l’espèce ; car, dans la lutte pour l’existence, à laquelle tout animal est exposé, chaque Proteolepas a une meilleure chance de vivre, puisqu’il gaspille moins d’aliments.

C’est ainsi, je crois, que la sélection naturelle tend, à la longue, à diminuer toutes les parties de l’organisation, dès qu’elles deviennent superflues en raison d’un changement d’habitudes ; mais elle ne tend en aucune façon à développer proportionnellement les autres parties. Inversement, la sélection