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ſeurs délicats remarquent au premier coup d’œil ; au lieu que nous autres petits Auteurs, en voulant cenſurer les écrits de nos maitres, nous y relevons par étourderie mille fautes qui ſont des beautés pour les hommes de jugement.

C’eſt donc vôtre faute ce n’avoir pas ſenti pourquoi M. de Cribillon a conſervé au caractere d’Atrée toute la noirceur qu’il a trouvée dans l’original Grec à très peu de choſe près, c’eſt vôtre faute de n’avoir pas ſenti pourquoi ce Sophocle François a mis dans la bouche de ce monſtre ce vers terrible qui vous révolte ſi fort : c’eſt vôtre faute enfin de ne pas ſavoir que plus un Scélérat eſt heureux plus il eſt en horreur à tous ceux qui le connoiſſent.

Un des motifs qui fait que les Comédiens jouent rarement cette piéce c’eſt qu’ils ſavent que la plûpart des Spectateurs ſont révoltés ſi fort de l’horrible cruauté d’Atrée qu’ils ne peuvent que rarement ſoutenir une ſeconde repréſentation de cette piéce.

Permettez moi de vous raconter un fait qui quoiqu’aſſés comique vous fera juger de l’effet que cette excellente Tragédie eſt capable de produire, tout Marſeille vous en atteſtera la vérité,

Et vous entendrez là le cris de la nature.

Un Capitaine de Vaiſſeau qui n’avoit jamais vû de ſpectacle, fut entraîné par ſes amis à la Comédie, on y jouoit Atrée, nôtre homme ébloui par des objets tout nouveaux pour lui, oubliant que c’étoit une fa-