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Page:Dallet - Histoire de l'Église de Corée, volume 2.djvu/42

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porta à Chang-nan-fou, une des villes les plus méridionales du Kiang-nan. Le patron de notre barque nous reconnut ; notre étrange figure, notre silence affecté, le soin que nous prenions de nous cacher, lui firent naître des soupçons. Quand nous fûmes près de la ville, il ne voulut plus ramer : « Vous avez introduit dans ma barque, disait-il au docteur foquinois qui nous accompagnait, des Anglais marchands d’opium ; votre imprudence me fera prendre. » Le docteur soutenait le contraire, mais le patron persistait à croire que nous étions des contrebandiers européens. On lui fit glisser dans la main quelques centaines de sapèques[1], moyennant quoi nous ne fûmes plus ni Anglais, ni marchands d’opium. Nous descendîmes, en plein jour, dans la maison d’un pharmacien chrétien ; nous étions trois : un jeune missionnaire portugais, un jeune prêtre chinois qui avaient été ordonnés au Fokien, et moi. Comme mes yeux sont d’une couleur bleue inconnue dans ces pays, je les couvris d’un bandeau de gaze noire, qui me masquait en partie les sourcils et le nez : les voyageurs s’en servent pour préserver leurs yeux de la poussière. Les yeux bleus, les grands nez, les cheveux blonds, les visages ovales, le teint fortement coloré, sont suspects en Chine. Un missionnaire qui aurait la tête grosse et ronde, le visage aplati, des sourcils peu fourrés et peu saillants, de petits yeux noirs, durs et plats, pourrait voyager sûrement, surtout s’il parle passablement la langue mandarine. Cependant, comme la forme physique et les traits du visage ne donnent point la vocation, il vaut mieux consulter l’Esprit-Saint et avoir égard aux qualités morales du missionnaire, que de s’en tenir à un pareil signalement. Il faut s’abandonner à la Providence, sans toutefois négliger les règles de la prudence. Le bon Dieu sait aussi, quand il veut, jeter un bandeau sur les yeux des infidèles, afin qu’ayant des yeux, ils ne voient pas. Il peut même arriver que l’on soit reconnu, sans qu’il en résulte des suites fâcheuses, surtout si l’on a de l’argent pour fermer la bouche au délateur.

« À minuit, nous rentrâmes dans le canal ; et le 15, à cinq heures du matin, nous arrivâmes à une ferme où il y avait une chapelle. Les chrétiens nous prièrent de rester pour célébrer la messe le jour de l’Ascension, qui était le lendemain. Mes deux confrères voulurent continuer leur route ; je restai pour satisfaire aux vœux des chrétiens. Un catéchiste chinois observa que j’étais habillé trop simplement ; je l’étais mieux cependant qu’à

  1. Monnaie chinoise de la valeur d’un demi-centime environ.