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Page:Dallet - Histoire de l'Église de Corée, volume 2.djvu/37

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pourrait taire ce voyage en quatre semaines ; assurément ce n’était pas beaucoup promettre. Un navire européen aurait fait ce trajet en trois jours : pour nous, nous en employâmes soixante-quinze. Nos fournisseurs, trompés par la promesse du capitaine, ne nous donnèrent des vivres que pour un mois. Nos gens aussi quelquefois nous volaient nos petites provisions ; nous fûmes bientôt réduits à un jeûne très-rigoureux : de telle sorte qu’un d’entre nous devint si faible, qu’au sortir de la barque il ne pouvait plus marcher ; il tomba trois ou quatre fois, sans pouvoir ni parler, ni respirer ; mais, quand on eut de quoi manger, les forces revinrent.

« Nous restâmes à l’ancre du 19 au 26 : cela nous arriva fréquemment. Le capitaine disait que le vent était contraire ; on aurait voulu du vent du sud, et nous entrions dans la mousson du nord-est, qui dure plusieurs mois. Les Chinois ne peuvent ou ne savent naviguer par un vent contraire ; la mauvaise construction de leurs barques, la crainte qu’ils ont de s’égarer, ne leur permettent jamais de gagner le large ; ils ne perdent pas la terre de vue : c’est ce qui rend leur navigation longue et dangereuse. Ils ont, il est vrai, la boussole, mais ils n’en font pas grand usage ; je doute même qu’ils connaissent les différentes déclinaisons de l’aiguille aimantée, connaissance si nécessaire pour les voyages de long cours. Il me paraissait que nos pilotes ne savaient point distinguer les différents rumbs du vent. Cependant on doit avouer, à l’honneur de la Chine, que la boussole y était connue bien des siècles avant qu’elle ne l’ait été en Europe…

« Le 24, le capitaine et le subrécargue vinrent me prier de leur dire la messe, la nuit de Noël. Après avoir pris conseil de tous mes confrères, je consentis à leur désir. Quoique nous eussions pris toutes les précautions que les circonstances exigent en pareil cas, il arriva un léger accident, qui me dégoûta pour jamais de l’envie de célébrer sur un navire.

« Le 25, jour de Noël, la barque du mandarin du poste vint nous visiter. Elle enleva deux caisses d’opium dans la jonque qui était à côté de nous et passa outre. Le bon Dieu nous préserva d’un danger imminent ; on aurait trouvé chez nous autre chose que de l’opium. Le 26, on se mit en route ; mais après quatre heures de navigation on jeta l’ancre parce qu’il faisait trop froid ; nous n’étions cependant qu’au 22e degré de latitude. C’est pour de pareilles raisons que nous fûmes deux mois et demi en route. Le vent, la pluie, la marée, la crainte des pirates ; tout