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Trop de spectacles sollicitent les yeux qui savent voir pour qu’ils veuillent sans plus se saouler de la très belle opale faisandée, ciel diurne offert aux fantômes des nuits, à ces monstres que, selon Goya, enfante le sommeil de la raison.

Au musée Gustave-Moreau, devant une toile splendide et cependant limitée à sa splendeur, s’aidant peut-être de souvenirs intimes sur ce peintre qu’il avait personnellement connu, le concierge eut ce mot qui valait bien toutes les ratiocinations plus ou moins théoriques :

— C’est de la belle peinture, dit-il, mais c’est de la peinture d’égoïste.

Or le temps n’est plus à la peinture d’égoïste.

Le père de l’austère purisme, comme il se définit lui-même, Amédée Ozenfant, bien décidé à ne pas renier ses aînés, impressionnistes, fauves, cubistes, constructionnistes, abstraits dont les œuvres constituent d’admirables inventaires des moyens de l’art, toujours prêt, d’autre part, à tenir compte des expériences de l’avant-garde, n’en constate pas moins que la recherche de la pureté pour elle-même est un travail stérile.

Et il s’écrie :

L’obsession de l’abîme creusé entre le peuple et soi finit par donner un vertige paralysant.

Ce fait, énoncé sous une forme antithétique, se trouve corroboré par la thèse d’André Derain, selon qui ce n’est pas à l’artiste d’éduquer le peuple, mais au peuple d’éduquer l’artiste.

Parce qu’il donne raison contre tous les esthéticiens au bonhomme en train de dessiner avec un charbon sur un mur, parce qu’il trouve les graffiti à l’origine des plus belles œuvres, parce qu’il a beaucoup appris à regarder un marin repeindre son bateau, Derain ne craint pas d’insister : « C’est le peuple qui crée les mots, leur donne leur chair, si c’est le poète qui leur trouve un rythme. »

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C’est aux peintres, aux peintres seuls qu’il appartient de dire, et plus encore que de dire, de montrer dans de prochaines œuvres, comment et où peuvent se chercher, se trouver des rouges dignes de leur émotion[1], des rouges capables de se multiplier, pour donner naissance à des prismes de couleurs et de formes inattendues.

Mais que ne soient reniés ni les moyens d’investigation, ni les apports culturels qu’ils ont permis.

Non seulement, grâce au collage, Max Ernst a rendu cette atmosphère, qui est l’atmosphère même de ce que Paul Éluard a nommé l’évidence poétique.

  1. Voir déclaration de Signac. Commune, no 21, p. 956.