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Page:Crépet - Les Poëtes français, t2, 1861.djvu/255

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PHILIPPE DESPORTES


1546 — 1606



« Prenons soin du beau, » disait Goethe, « l’utile prendra toujours assez soin de lui-même. » Le Chartrain Philippe Desportes n’eût pas aisément entendu ce conseil. Il estimait d’instinct que pourvoir à l’utile ou créer le beau c’est tâche identique, et que les plus admirables vers sont ceux qui rapportent le plus d’argent. De là sa vie, de là son œuvre, que je voudrais raconter sans trop d’erreurs, expliquer sans trop d’injustice.

L’histoire de ce poëte s’ouvre par un chapitre de roman bourgeois. Né dans un rang qui n’avait rien d’illustre, — ses plus récents biographes l’ont relevé du soupçon de bâtardise, — rimeur intempérant dès l’école. Desportes vint de très-bonne heure à Paris essayer sa chance. Il griffonna d’abord chez un procureur. La procureuse était accorte et point farouche ; le petit clerc ne lui déplut pas, et le reste se devine, pour peu qu’on ait feuilleté ces vieux fabliaux, mortels à la basoche, dont le XVIe siècle ne répudiait ni les joyeux devis, ni l’exemple. Le mari vit clair au bout d’un temps, et certaine après-midi, comme l’apprenti légiste revenait du Palais, il trouva pendu au marteau de la porte son trop léger bagage, avec ce placard d’un laconisme éloquent : « Dès que Philippe rentrera, il n’aura qu’à ramasser ses hardes et à s’en aller. » Philippe lut, ramassa ses hardes et s’en alla. Pourquoi ne s’est-il jamais souvenu de cette première étape de son aventureux voyage ? Pourquoi, lui que les scrupules ne tourmentaient guère, n’a-t-il jamais renouvelé dans ses stances l’impression des folles nuitées de sa jeunesse ? Villon les eût illustrées maintes fois, et Régnier n’eût pas consenti à les