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Page:Coubertin - Une campagne de vingt-et-un ans, 1909.djvu/230

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d’élites aptes à briller dans les concours et entourés de nombreux immobiles desquels on n’attend que des applaudissements et le versement d’une cotisation. Les sociétés ainsi constituées sont un danger et une honte pour l’athlétisme ; les combattre est une œuvre pie. Certes il faut des concours ; l’humanité ne saurait se passer de la comparaison intéressée, principe immuable du progrès. Supprimer tout concours, ce serait se conduire en utopistes. Mais le fait pour quelques-uns de concourir entre eux pour un classement ou un prix ne doit pas empêcher tous les autres de s’exercer individuellement sans autre ambition que leur propre amélioration et ne doit pas faire perdre de vue l’intérêt supérieur qu’il y a à leur en fournir les moyens. Ainsi il importe que le développement corporel de l’individu et son perfectionnement musculaires demeurent au premier rang des préoccupations. C’est pourquoi, en instituant le diplôme des Débrouillards dont le succès a été prompt et complet puisque, dès la deuxième année, il a fait surgir plus d’un millier de candidats sans parler d’une flatteuse tentative de contrefaçon — nous n’avons réclamé de vous aucun exploit à proprement parler. Car, sachez-le bien, les différentes épreuves que vous avez à affronter ne dépassent nullement la moyenne à laquelle il convient que s’élève un garçon bien constitué et j’entrevois l’époque, relativement prochaine, où la grande majorité des jeunes Français normaux se trouveront capables d’y réussir.

Mais, sans qu’aucune des épreuves prises séparément soit ardue, l’ensemble suffit pour contribuer efficacement par sa variété à fortifier votre personnalité. Un homme qui se sent susceptible d’entreprendre soit le sauvetage de son semblable du haut d’un balcon ou dans le remous d’une eau profonde, soit l’utilisation d’un mode quelconque de transport, cheval, bateau ou machine, soit le maniement d’une arme de défense, poing, fusil ou sabre — celui-là prend confiance en soi-même et éprouve en quelque sorte le contact de sa puissance autonome. Or cette puissance se base sur l’éclectisme ; c’est en touchant à beaucoup de choses qu’il a pu l’acquérir. Toucher à beaucoup de choses, vilain défaut chez un enfant brouillon qui ne prend point le temps de se rendre compte, appréciable qualité chez un homme ordonné qui cherche à s’ouvrir des horizons nouveaux.

Je vous disais, Messieurs, que cette formule du diplôme des Débrouillards est applicable à toute la vie. Elle ne me paraît pas moins bonne en effet pour l’esprit et pour le vouloir que pour les muscles. Un esprit flasque, un vouloir faible sont néfastes ; mais pour que la force ici et là engendre tous les bons résultats qu’on peut en attendre, il importe qu’esprit et vouloir se soient exercés très abondamment en de multiples expériences et par des méthodes diverses. C’est ainsi que l’esprit, sans rien perdre de sa vigueur, s’élève à la conception de la tolérance et du libéralisme par la seule habitude d’apercevoir les aspects différents et souvent inverses des choses ; c’est ainsi, d’autre