Ouvrir le menu principal

Page:Coubertin - Une campagne de vingt-et-un ans, 1909.djvu/225

Cette page a été validée par deux contributeurs.
— 214 —

la liberté et de servir la démocratie, ce n’est pas toujours de tout abandonner à l’élection mais de maintenir, au contraire, au sein du grand océan électoral, des îlots où puisse être assurée, dans certaines spécialités, la continuité d’un effort indépendant et stable.

L’indépendance et la stabilité, voilà, Messieurs, ce qui nous a permis de réaliser de grandes choses ; voilà ce qui, trop souvent, il faut bien l’avouer, fait défaut aux groupements d’aujourd’hui, aux groupements sportifs en particulier. Sans doute cette indépendance aurait, en ce qui nous concerne, des inconvénients s’il s’agissait, par exemple, d’édicter des règlements stricts, destinés à être rendus obligatoires. Mais tel n’est pas notre rôle. Nous n’empiétons pas sur les privilèges des sociétés ; nous ne sommes pas un conseil de police technique. Nous sommes simplement les « trustees » de l’idée olympique.

L’idée olympique, c’est à nos yeux la conception d’une forte culture musculaire appuyée d’une part sur l’esprit chevaleresque — ce que vous appelez ici si joliment le Fair play et, de l’autre, sur la notion esthétique, sur le culte de ce qui est beau et gracieux. Je ne dirai pas que les anciens n’aient jamais failli à cet idéal. Je lisais ce matin à propos d’un incident survenu hier et qui a causé quelque émoi, je lisais dans un de vos grands journaux une expression de désespoir à la pensée que certains traits de nos mœurs sportives actuelles nous interdisaient d’aspirer à atteindre le niveau classique. Eh ! messieurs, croyez-vous donc que de pareils incidents n’ont pas émaillé la chronique des Jeux Olympiques, Pythiques, Néméens, de toutes les grandes réunions sportives de l’antiquité ? Il serait bien naïf de le prétendre. L’homme a toujours été passionné et le ciel nous préserve d’une société dans laquelle il n’y aurait point d’excès et où l’expression des sentiments ardents s’enfermerait à jamais dans l’enceinte trop étroite des convenances.

Il est vrai de dire pourtant que, de nos jours où les progrès de la civilisation matérielle — je dirais volontiers de la civilisation mécanique — ont magnifié toutes choses, certains travers qui menacent l’idée olympique sollicitent l’inquiétude. Oui, je ne veux point le céler, le « fair play » est en danger ; et il l’est surtout à cause de ce chancre auquel on a permis imprudemment de se développer : la folie du jeu, la folie du pari, du gambling. Eh bien ! s’il faut une croisade contre le gambling, nous sommes prêts à l’entreprendre et je suis sûr qu’en ce pays l’opinion voudra nous seconder — l’opinion de tous ceux qui aiment le sport pour lui-même, pour sa haute valeur éducative, pour le perfectionnement humain dont il peut être un des facteurs les plus puissants. Dimanche dernier, lors de la cérémonie organisée à Saint-Paul en l’honneur des athlètes, l’évêque de Pennsylvanie l’a rappelé en termes heureux ; l’important dans ces olympiades, c’est moins d’y gagner que d’y prendre part.

Retenons, messieurs, cette forte parole. Elle s’étend à travers tous les domaines jusqu’à former la base d’une philosophie sereine et saine.