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Page:Coubertin - Paysages irlandais, 1887-1888.djvu/9

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rendait de fréquentes visites. Un jour que le ciel pur et l’air léger invitaient à la promenade, l’Abbé de Knockmoy proposa à sa communauté d’aller chanter vêpres avec leurs voisins et l’on se mit en route…… L’Abbé marchait en tête et ses moines le suivaient deux par deux ; il en sortait toujours et c’était dans la campagne comme un long serpent noir avançant lentement et se déroulant en replis selon les caprices du chemin… L’Abbé conversait bénévolement avec ses chanoines et déjà se dessinait devant lui la silhouette d’un grand clocher entouré de bâtiments, quand il s’aperçut qu’il avait oublié son bréviaire et cela le chagrina ; il ne voulait pas retourner en arrière pour le chercher et cependant il était mortifié à la perspective de chanter vèpres avec un livre dans lequel il n’aurait pas ses habitudes. Ayant retourné la tête, il aperçut la procession interminable qui se perdait à l’horizon et une idée fort ingénieuse lui traversa l’esprit. Un mot qu’il laissa tomber dans l’oreille de son voisin fut chuchoté par celui-ci au suivant et courut bientôt dans les rangs…… précisément le dernier moine passait en ce moment le seuil de Knockmoy ; il ne perdit pas de temps pour monter dans l’appartement de l’Abbé et trouva le bréviaire sur la table ; peu d’instants après, ce livre précieux ayant passé de mains en mains atteignit son possesseur qui entra triomphalement chez son ami et put chanter vèpres bien à son aise.

C’était alors le beau temps ! Huit kilomètres de curés ! Zuze un peu ! mon bon !


V


La popularité dont je jouis dans le village grâce à ma nationalité a décidé James Owens à m’écrire : To the French Gentleman — au monsieur Français — porte naïvement l’enveloppe. Le contenu est le suivant : James Owens va être expulsé non point par un landlord féroce, mais par son oncle, paysan comme lui ; et il me prie de plaider sa cause. Voilà, ma foi, une mission commode.

L’éviction doit avoir lieu le lendemain matin… en effet le shérif apparaît avec une rigoureuse ponctualité et sur l’ordre de l’oncle dépose dans le ruisseau les meubles du neveu, ainsi que sa femme et ses enfants. Les expulsés crient et les expulseurs rient. Le parti des premiers pour lesquels la Land-League s’est prononcé est le plus nombreux de beaucoup ; on se bat dans les coins. Cependant après une heure de disputes et de raisonnements, on obtient un arrangement provisoire. Des acclamations saluent ce résultat, puis le pugilat recommence ; tout cela pataugeait dans la boue au milieu des cochons ; on criait et on gesticulait autour de ce lit et de ces chaises, et cela faisait à coup-sûr une scène très typique mais affligeante à voir. Quel acharnement il avait, ce vieux !