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Page:Coubertin - Histoire universelle, Tome IV, 1926.djvu/72

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histoire universelle

intendants étaient d’ancienne date. Contrairement à ce que l’on croit, Richelieu s’était borné a augmenter leur nombre et leurs attributions. En face du gouverneur de la province aux pouvoirs désormais réduits et dont le rôle devint tout de parade[1], l’intendant eut en mains la totalité de l’administration. Généralement jeune, de naissance obscure, étranger à la province et toujours révocable, sa mission consistait à renseigner le gouvernement royal sur les choses et les gens et à exécuter religieusement les instructions qu’il en recevait. Un tel rôle condamnait l’intendant à l’impopularité. Tous les mécontents devaient naturellement le rendre responsable et faire converger sur lui leurs rancunes. Il ne s’ensuit pas qu’il les méritât. Il était lui-même trop surveillé pour pouvoir se livrer durablement à la concussion ou se permettre de trahir la confiance du roi.

ii

Tel est le mécanisme dont, un siècle durant, sans arrêt ni défaillance, Louis xiv se servit pour gouverner. Ce qui n’est pas croyable c’est qu’il ait entrevu pour son fils la possibilité d’en faire usage après lui. Ce fils qu’on appelait le grand dauphin, le seul qui ait vécu de ses enfants légitimes, était au dessous du médiocre. Il ne mourut qu’en 1711 âgé de cinquante ans. C’est donc bien à lui que songeait Louis xiv en rédigeant pour guider son successeur ces Mémoires au contenu desquels on n’a pas assez pris garde car ils aident puissamment à concevoir l’évolution subie par l’esprit du roi. On pense tout expliquer en disant de celui-ci qu’il fut orgueilleux mais son orgueil ne fut ni d’un tyran ni d’un césar. Après avoir mis sa gloire à être pour l’État le modèle des administrateurs, lui sacrifiant toutes choses (ce qui était déjà la formule de Richelieu), il en devint en quelque sorte le grand prêtre, l’identifiant à sa personne mais se sacrifiant lui-même au culte de cette nouvelle idole : étrange religion dont nous retrouverons le principe chez les Jacobins de 1793 en sorte qu’il est permis, si paradoxal que cela puisse paraître, de voir en Louis xiv le fondateur du jacobinisme moderne c’est-à-dire de la doctrine d’après laquelle l’absolu serait

  1. Beaucoup de gouverneurs résidèrent à Versailles ne se rendant dans leurs provinces que quelques semaines chaque année pour y donner des fêtes. Le duc de Villars, gouverneur de Provence n’y séjourna que trois mois en vingt ans.