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ils sont, justement pour ces motifs, le déchaînement même de la force et de la ruse jusqu’à la destruction de tout. Mais à côté d’eux, sont nombreux, espérons-le, les gens revenus du transitoire : Ni Dieu ni maître ! et ceux-là, dans l’ouvrage de Ricard, conçu par une pensée libre et façonné en une maçonnerie franche, précise et harmonieuse, sauront reconnaître un des plus beaux actes de la poésie et de la démocratie accordées par une âme loyale. La sève de la Révolution française, son cœur enthousiaste, son esprit libéré, sont la vie même de cet ouvrage, chanté et ciselé par un poêle d’un lyrisme fier et toujours égal à lui-même, par un artiste habile, fervent et modestement initiateur.

Ce livre d’énergie, de virilité, est unique. On a dit cela aussi des Fleurs du Mal, pour des motifs d’art seul ; mais l’influence de Baudelaire n’a pas dépassé le parnasse, la décadence, le symbolisme et leurs dérivés poétiques. Ciel, Rue et Foyer aura surtout de l’influence sur le XXe siècle : c’est par la philosophie démocratique de ce livre que Louis-Xavier de Ricard va fortifier la littérature nouvelle et la nouvelle action sociale.

La publication de Ciel, Rue et Foyer était un acte considérable de poète ; mais l’activilé impatiente de l’homme ne pouvait s’y attarder. Pour affirmer mieux ses idées et celles de l’ambiance, Louis-Xavier de Ricard fonda l’Art, journal hebdomadaire réunissant d’anciens collaborateurs de la Revue du Progrès et des amis nouveaux, Leconte de Lisle, Mendès, Sully Prudhomme, Marguerite Tournay. Ils soutinrent Henriette Maréchal, et consacrèrent un numéro à la pièce et aux Concourt. C’est l’Art qui formula la doctrine parnassienne, et leur gagna l’épithète d’impassibles. Le dépôt central était chez Lemerre, où, chaque jour, de quatre à six, se tenaient des assises de poètes et d’amis de poètes ; il ne manquait plus que le nom.

L’Art coûtait cher à son directeur. On décida de le continuer en livraisons. La recherche d’un autre titre fut ardue ; une voix ironique ayant proposé le Parnasse contemporain, on rit, puis on y vit un défi et on acclama. On ajouta le sous-titre : Recueil de vers contemporains[1]. Le 1er numéro parut le 2 mars 1866.

Ricard et Mendès s’occupèrent de la rédaction, sous le tétrarchat Leconte de Lisle, Banville, Baudelaire, et Gaulier que Ricard connaissait de longue date. Ils avaient avec eux Louis Ménard, Sully Prudhomme, Léon Dierx, Léon Valade, Albert Mérat, Villiers de l’Isle-Adam, etc… Hérédia, Coppée, Verlaine, Mallarmé, Lepelletier, y tirent leurs vrais débuts. J’ai montré, dans mon livre sur le Romantisme, comment le Parnasse fut un redressement du romantisme proprement dit qui avait vieilli, et de l’idéalisme moderne devenu morne, insipide. Cependant le public ne venait guère à ces poètes, et la critique restait froide ou hostile.

Les parnassiens se réunissaient chez Lemerre, chez Leconte de Lisle, chez Mendès, et, le samedi, chez les parents de Louis-Xavier de Ricard, qui, « la vivacité mais l’affabilité même, allait d’un groupe à l’autre, discutant tour à tour chaudement, esthétique et révolution, sonnet estrambote et fédéra­-

  1. Note wikisource.— En fait, le sous-titre fut « Recueil de vers nouveaux »