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artistes anglais contemporains.

chrétiens. M. Millais, beaucoup plus peintre que poète et d’un naturel fort peu mystique en soi, ne s’attarda pas dans cette voie, quelques années à peine, où il produisit son Ophélia, le Retour de la colombe à l’arche, la Fille du Bûcheron et surtout l’Atelier du charpentier, qui eut le don de scandaliser les dévots de l’église anglicane par la recherche de réalités considérées comme profanes. On ne lui pardonnait pas d’avoir montré saint Joseph comme un pauvre vieux ouvrier en habits de travail et maniant de véritables outils, au lieu de l’avoir fait beau, la tête nimbée, vêtu d’un manteau bleu et de lui avoir mis aux mains des outils de carton. C’était d’ailleurs une affectation familière aux Préraphaélites que de présenter de préférence, même dans les figures de femme, des types insignifiants, communs ou même délibérément laids. Ils cédaient à leur sentiment de réaction très légitime contre l’abus de la beauté conventionnelle et banale et il est certain que la laideur et de même la vulgarité du visage doivent être regardées comme des éléments d’art intéressants au même titré que toutes les autres réalités. Leur tort à cette époque était de systématiser ce principe à l’excès, mais n’était-ce pas aussi le moyen de l’affirmer ? Ils n’y persistèrent point d’ailleurs, et D. G. Rossetti comme à sa suite M. E. Burne-Jones ont bien prouvé depuis qu’ils étaient capables de comprendre et d’exprimer la beauté de la femme sans reprendre les poncifs usés du passé. Quant à M. Millais, il se déroba le premier à cette obligation de l’école et ne tarda pas à secouer aussi toutes les autres. On peut considérer comme son dernier grand effort préraphaélite l’admirable tableau de 1856, Feuilles d’automne, où l’ancienne critique trouva motif à s’irriter, parce que l’artiste avait jugé qu’un simple coin de nature sans la moindre historiette était un sujet de peinture suffisant. Dix ans plus tard, il accordera un dernier souvenir, comme un adieu définitif à la foi de sa jeunesse en peignant cette étrange composition : la Veille de la Sainte-Agnès, qu’il nous montra à Paris, en 1867.

Nous n’avons pas à suivre l’artiste plus loin. Tout le monde se souvient des dix tableaux qu’il envoya au Champ de Mars en 1878 et parmi lesquels au premier rang brillait le portrait du Yeoman of the Guard que nous reproduisons ici. M. Millais était alors en possession d’une libre et large pratique dont le meilleur était dû aux patientes études de réalité de ses débuts. Cette pratique, fort habile d’ailleurs, tend à s’élargir chaque jour davantage et lui permet de traiter avec une égale facilité la fiction romanesque, le paysage et le portrait.

Le portrait : c’est la fatalité des peintres arrivés à une grande réputation que d’être arrachés à l’œuvre de leurs propres conceptions et de voir leur atelier envahi par l’interminable défilé des contemporains. Aussi la maison rouge de M. Millais, au no 2 de Palace Gate, South Kensington, a-t-elle été traversée par tout ce qui dans Londres a un nom ou quelque renom : hommes d’État, hommes du monde, philosophes, lettrés, artistes, gens de théâtre ; il n’est pas de femme célèbre par sa beauté, de professional beauty, qui n’ait posé dans l’immense atelier dont l’énorme baie est ouverte au nord sur la promenade de Kensington Gardens. Le talent du maître y a pris quelque apparence de hâte.

M. Millais avait l’esprit trop mobile, trop curieux, trop aventureux pour demeurer à jamais enfermé dans la voie où il s’était engagé au début. Elle était très noble assurément, mais trop complexe pour son génie plus simple. Il s’en est dégagé, a escaladé les plateaux, battu le pays et en a rapporté un œuvre animé dans toutes ses parties, intéressant et humain. Son talent est fait de science et d’instinct, de passion et de fantaisie, de là si varié, si attachant à ce degré moyen de la conception esthétique qui n’exige pour être compris de chacun ni culture littéraire ni subtilité d’esprit.

Ecu fin de chapitre John Everett Millais, Artistes anglais contemporains, Ernest Chesneau 1887