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JOURNÉE I, SCÈNE III.


flora.

Rien ne le prouve mieux que vos rigueurs, qu’il est sans cesse à déplorer.


doña serafina.

Fais attention à ne me parler jamais de son amour.


flora.

Eh bien ! pour parler d’autre chose, si vous ne voulez pas vous mettre à la fenêtre, je vous indiquerai le moyen de voir toute la fête sans que ni lui ni personne ne vous voie.


doña serafina.

Et quel est-il ?


flora.

Le voici. Vous savez fort bien, madame, que dans le carnaval, les dames du plus haut rang se déguisent : eh bien ! il s’agirait de vous déguiser et de sortir par la porte du jardin. Vous y gagneriez en même temps de châtier l’obstiné personnage, qui passerait dans la rue le reste de la nuit. Voyez : un chapeau à larges bords, un manteau, un flambeau, un masque ; vous vous mêlez à la première troupe qui passe, et bien malin qui vous reconnaîtra.


doña serafina.

Et si pendant ce temps-là mon père venait à rentrer ?


flora.

Cela n’est pas à craindre. Mon seigneur, en sa qualité d’intendant de la justice, parcourt aujourd’hui toute la ville ; et d’ailleurs il suffit que vous laissiez pour dit en sortant que vous êtes allée avec une de vos amies, pour que votre père soit sans inquiétude.


doña serafina.

Ce projet me sourit ; mais je ne me sens pas le courage de l’exécuter.


flora.

Venez, madame ; ne serait-ce que pour vous moquer de ce sot, et pour faire enrager toutes les femmes qui verront votre taille si jolie, si élégante.


doña serafina.

Non, Flora, ne m’attaque point par la vanité ; je n’ai pas moins envie que toi de sortir.


flora.

Alors dépêchons.


doña serafina.

Si vous n’eussiez pas existé, vous autres demoiselles suivantes, je crois que plus d’une faute[1]


flora.

Ce n’est pas le moment de moraliser. Voulez-vous ou non sortir ?

  1. Tous les grands écrivains espagnols qui ont peint les mœurs nationales, Cervantes, Lope de Vega et Calderon, se sont élevés contre l’intervention empressée des duègnes et des servantes dans les amours de leurs maîtresses.